Patrimoine français aux « Cloisters », New-York

Article publié dans Nananews le 4 novembre 2009 et dans La Voix du Gers, 2005 ainsi que La Dépêche du Midi du Gers en 2005

Cloître de St Guilhem Le Désert (France)
Cloître de St Guilhem Le Désert (France)

En 2005, je suis allée visiter  le célèbre musée « The Cloisters » (Les Cloîtres) à New York. Un musée qui recèle bien des surprises avec notamment des pans entiers de cloîtres médiévaux du Sud-ouest de la France : Lombez, Trie sur Baïse, Pontaut, St-Pons, Bonnefont et plus à l’est, St Guilhem le Désert.

Ce musée est une annexe  du Metropolitan Museum of Arts.  Il a été conçu et construit sur un promontoire, dominant l'Hudson, dans l'enceinte de Fort Tyron Park  pour abriter des œuvres d’art provenant de l’Europe médiévale. La particularité de ce gigantesque musée ouvert dès 1938 au public, est d’être composée de fragments architecturaux directement incorporés à l’ensemble des bâtiments figurant une immense abbaye. Cette disposition géniale permet de voir les œuvres d’art de façon à suggérer leur fonction originelle.

Le musée est organisé de manière plus ou moins chronologique.  Une initiative qui a eu le mérite de sauver de l’abandon voire de la disparition totale de ces chefs d’œuvres médiévaux qui ont croulé au fil des  siècles le plus souvent dans l’indifférence de leur environnement immédiat. Ainsi, plusieurs cloîtres du Sud de la France ont été sauvés de l’oubli et reconstruits aux Cloisters dès 1934: Trie sur Baïse, Saint-Guilhem-le-Désert ou Saint-Michel-de-Cuxa, pour ne citer qu'eux. Le musée lui-même fut construit par le sculpteur John Barnard grâce au financement du philanthrope John D. Rockefeller Junior. Grâce à sa généreuse contribution, le Cloisters a pu être construit et la collection de George Grey Barnard qui en forme le noyau, a été rachetée.

Barnard était un sculpteur américain. Il a monté sa collection de sculptures médiévales et d’éléments architecturaux en les achetant lui-même à des paysans français ou à des magistrats locaux qui avaient incorporé à leur propriété ces pièces abandonnées à la suite de la Révolution.

Aux Cloisters, aujourd’hui, le visiteur peut retrouver particulièrement mis en valeur et conservés, des céramiques, des objets en métal et en émail, des tableaux, des sculptures, des vitraux, des tapisseries (la série des licornes est superbe !), tous exceptionnels. L’art médiéval, y compris les premières œuvres d’Europe de l’Ouest et de l’Est byzantin, est également exposé au musée principal du Metropolitan, à Manhattan, 5th avenue et 82e rue.

Le cloître de St Guilhem le Désert.

On peut y retrouver des vestiges du monastère  provenant de l’Hérault,  acheté, démonté pierre à pierre et rebâti de l'autre côté de l'Atlantique. On y voit  également des sculptures françaises et italiennes du XIIe et XIIIe siècle, des corbeaux de Notre Dame de la Grande Sauve (Gironde) des linteaux lombards de la fin du VIIIe ou du IXe siècle ainsi que directement intégré dans l'édifice, une partie du cloître de Lombez (Gers).  Au détour d'un couloir, sur la façade surplombant la baie, il y a deux fenêtres composées de deux chapiteaux à colonnes jumelles en calcaire, présentant une corbeille sculptée et un tailloir orné de motifs végétaux, le tout reposant sur deux bases portant des griffes d'angles: ces chapiteaux proviennent de l'ancienne abbaye bénédictine de Lombez. Une plaque scellée précise: "Double capital with columns and base,  France, Gascony (Gers) about 1125-50, From the cloister of Sainte-Marie de Lombez, west Toulouse. Gift of Georges Blumenthal, 1934 (34. 21.10s-d). Former owner Georges Blumenthal, New York".

Le cloître de Lombez

Ph Maia Alonso
Chapiteau du cloître de Lombez (France)

Vers le X° siècle, une abbaye bénédictine est construite à l'emplacement de l'actuelle cathédrale à Lombez (Gers). Le cloître qui nous occupe se trouvait dans ce qui est aujourd'hui la cour de l'école maternelle. Il y a très peu de documents sur cette époque. L'existence des chapiteaux du cloître démontre qu'après la donation de l'abbaye au chapitre de Saint-Etienne de Toulouse (1125), un cloître a bien été édifié. La décoration iconographique des chapiteaux invite à penser qu'ils ont été réalisés entre 1125 et 1150 (comme indiqué aux Cloisters). L'étude d'un plan de 1783 (Société Archéologique du Midi de la France)  laisse voir l'existence de deux galeries du cloître (Ouest et Sud) d'environ 30 mètres chacune. On en a déduit que le mur sud de la cathédrale a été élevé sur les bases de l'église abbatiale. La galerie Est du cloître a par la suite abrité les cuisines et d'autres salles.

L'ancien cloître de Lombez s'est dispersé, après avoir été vendu tout ou partie au Marquis de Resseguier établi alors au château à Sauveterre (aujourd'hui propriété d'un collège anglais). Outre ceux du Cloisters à New-York, deux de ces chapiteaux se trouvent au Victoria and Albert Museum de Londres et un autre au musée des Jacobins à Toulouse. Ils ont tous une architecture similaire. Mais il n'a pas été possible d'établir à quel moment ni qui a traité avec l'américain, G. Blumenthal dans les années 30. Les Archives départementales ou le notaire de Lombez n'en ont aucune trace. Aujourd'hui, le monastère a complètement disparu. Seul reste aux quatre coins du monde, le cloître...

Notes

Après 1000 ans de vie de prière, le monastère de St Michel de Cuxa périclite dès 1768 suite à un édit royal et une bulle du pape Clément XIV ordonnent l'abolition des bénéfices dans l'ordre bénédictins en même temps que le retour à la vie communautaire. Le 4 août 1789 l'Assemblée Nationale décrète l'abolition de tous les privilèges et bénéfices et les moines de St Michel s'éparpillent dans la vie civile. Le 23 février 1790 l'Assemblée supprime les  ordres monastiques. Autour de l'abbé Joseph de Trobat, il n'y a plus que 7 religieux. Le 29 avril les officiers municipaux de Codalet viennent faire l'inventaire des biens et meubles de l'abbaye. Tout ce qui est recensé sera dispersé, y compris les précieuses archives et disparaîtront définitivement. A la mort de l’abbé

Quelques mois plus tard, l'abbé décède, il est remplacé par un parent de Trobat, Dom Joseph de Trobat, un vrai moine et noble de surcroît. Il résiste tant bien que mal à la dispersion des biens de son abbaye, mais quand les révolutionnaires forcent les portes le 27 janvier 1793, il est seul, les derniers moines étant partis définitivement. Chassé, ce sera le premier jour depuis 1000 ans sans prière dans l'abbaye.

Peu à peu les édifices, abandonnés, tombent en ruine. Seule l'église et la maison abbatiale restent encore debout. De nombreuses pièces architecturales sont amenées ailleurs (chapiteau de colonnes à Prades, la grande vasque de marbre qui était au centre du cloître est maintenant à Eze, près de Nice, et les plus belles pièces sont aux musées des cloîtres, à New-York). En 1830 la foudre s'abattit sur une des deux tours qui s'écroula. La voûte de l'église s'effondra, l'église souterraine se remplit de gravats.

Le retour de la vie monastique et l'intervention d'architectes de talent (Puig i Cadalfach, en particulier) sauvent le monastère de la ruine totale. Les travaux ont été effectués de 1953 à 1970. L'église est alors rendue au culte et les chapiteaux restant dans la région regroupés à l'emplacement du cloître.

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Commentaires : 2
  • #1

    NIEMANT Yves (lundi, 21 septembre 2015 03:45)

    Une chance de ne pas disparaitre comme d'autres vestiges chrétiens !
    Un grand merci pour cette belle initiative qui a le mérite de protéger et pérenniser des pans de notre culture. Mille fois bravo.
    Un grand merci à toi, Maïa de nous tenir informés de cette aubaine.
    Yves NIEMANT

  • #2

    JEAN Marie-Claude (samedi, 30 janvier 2016 21:21)

    Merci pour votre article.
    Avez-vous vu des chapiteaux apparemment isolés, issus de l'église d'Aubiac, commune de Verdelais en Gironde ? Il y aurait Adam et Eve entre autres.
    A suivre ?
    M-C Jean (je vais publier un album de dessins inédits de ces chapiteaux relevés en 1842 par J F Lapouyade)