La fleur des mots... Daniel Glattauer

« Quand souffle le vent du nord », Daniel Glattauer (Grasset, 2010)

Le livre (en poche environ 350 pages) se dévore.

Une erreur d’adresse est le point de départ d’un échange de mails entre une femme et un homme qui ne se sont jamais vus. Au fil des mois, ils deviennent accros,  jusqu’à ne plus pouvoir se passer l’un de l’autre sans s’être rencontré

De nos jours, il n’est pas rare de connaître cette expérience. Même si on n’a pas expressément engagé la correspondance, et surtout pas dans un but  de drague.  De fil en aiguille, on se surprend, comme les personnages du roman, à attendre une réponse. Le miracle du net fait que cela peut prendre quelques secondes mais aussi des heures, rarement des jours. Et quand l’adresse s’affiche dans la messagerie, alors là, le cœur qui galope sur place. Fébrile, on lit. L’autre, le sans visage, le sans corps, le sans voix, prend racine dans notre tête. On est littéralement envouté.

Que deviennent ces histoires paroxystiques quand les protagonistes ont la sagesse de ne pas se rencontrer ?

Daniel Glattauer, l’auteur de ce livre paru en poche, (800.000 ex vendus, c’est dire si le sujet touche !) dissèque sans en avoir l'air ce qui se passe dans une telle relation. Il mène une très pertinente analyse de ces nœuds émotionnels qui se dévergondent en quelque sorte dans le virtuel. Jusqu’à atteindre un paroxysme évidemment menacé par la rencontre  réelle. Il fait cela avec un art consommé : l’histoire se déroule d’un clic à l’autre, d’un message à sa réponse. Et très vite, on s’identifie à l’un ou l’autre, voire aux deux personnages et on se retrouve à aller de page en page pour connaître la réponse… Comme si elle s’adressait à soi, une fois de plus.

L’auteur saisit les tous premiers signes de la naissance du sentiment amoureux à  l’état pur. Car évidemment on tombe amoureux de l’amour. L’autre sert de vecteur symbolique puisqu’on ne sait rien de lui/elle. On connaît ses mots, on goûte ses mots, on les pourlèche, on s’en habille, on s’enamoure. Ce qui fait dire à Léo, le personnage (en face c’est Emmi) :  écrire c’est embrasser sans les lèvres, c’est embrasser avec l’esprit. 

En fait, explique l’auteur par les mots de Léo, dans la  vraie vie, sans qu’on le contrôle vraiment, tout est codifié. On accorde à ses émotions une sorte de ring où elles peuvent se manifester mais tout autour il y a la ligne jaune à ne pas franchir. Disons qu’on  se  tient comme il faut, même si on est ou si on se sent très  libre

Dans cet espace virtuel, tu projettes tes fantasmes mais au lieu de soliloquer, voici qu’une voix extérieure te parvient, qui elle aussi se trouve dans la même situation de lâcher prise, là où les émotions ne sont plus bridées. En fait tout se passe comme si on rêvait à part soi mais on se retrouve à deux avec le même rêve d’amour absolu que chaque humain porte en soi.

Et pour peu qu’on laisse cette correspondance perdurer, tout va crescendo. S’accroît alors le  désir décuplé, sans limitation d’aucune sorte, qui creuse en toi une soif, une faim vertigineuses. Tu n’as qu’une obsession : la rencontre. Tu ne veux pas savoir ce qui se passera pendant ou après. Tu veux saisir ce fantôme, lui donner chair, te fondre à lui. Tout en étant  conscient que tout peut basculer parce qu’avec les yeux de chair, la magie cessera. Forcément. Puisque l’autre, c’est l’être rêvé. Parce qu’on est dans l’émotionnel pur, qui palpite aux mesures de l’infini.

Si on concrétise, si on redescend sur terre, on ne peut que se prendre un claque magistrale. Pour qu’elle ait une chance de réussir l’incarnation, il faut que la période virtuelle de la relation soit la plus écourtée possible.

Deux extraits :

1. Le mari qui a surpris la correspondance et qui intervient auprès de l’amant imaginaire :

«  Vous êtes insaisissable, intangible, vous n’êtes pas réel, n’exister que dans l’imagination de ma femme, vous êtes l’illusion d’un bonheur éternel, un vertige or du monde, une utopie amoureuse faite de mots.  Je ne peux rien contre cela, je suis réduit à attendre le moment où le destin se montrera miséricordieux et fera enfin de vous un homme en chair et en os, un homme tangible avec des contours, avec des forces et faiblesses. Votre supériorité ne s’effacera que le jour où ma femme pourra voir comme elle me voit,  une créature vulnérable, imparfaite, un simple être humain, avec ses défauts. Alors seulement je pourrais lutter contre vous. Alors je pourrais me battre pour garder Emma. »

 

2. Léo à Emmi qui veut à tout prix le rencontrer :

« Pour nous, c’est différent : nous partons de la ligne d’arrivée, et il n’y a qu’une direction possible : en arrière. Nous faisons route vers le désenchantement. Nous ne pouvons pas vivre ce que nous écrivons. Nous ne pouvons pas remplacer les nombreuses images que nous faisons l’un de l’autre. Je serai déçu si vous n’êtes pas à la hauteur de l’Emmi que je connais. Et vous ne serez pas la hauteur ! Vous serez déprimée si je ne suis pas à la hauteur du Léon que vous connaissez. Et je ne serais pas à la hauteur. Après le premier (et dernier) rendez-vous, nous partirons consternés, apathiques, quand après un copieux repas qui ne nous a pas plu alors que nous attendions depuis un an, affamés, et que nous l’avions laissé mijoter pendant des mois.  Et après ? Fini. Terminé. Mangé. Faire comme si rien ne s’était passé ? Emmi, nous aurons pour toujours à l’esprit le reflet démystifié, démasqué, dépouillé de toute poésie, décevante et abîmée de l’autre. Nous ne saurons plus quoi nous écrire. Et un jour, plus tard, nous nous croiserons dans un café ou dans le métro. Nous essaierons de faire comme si nous ne nous connaissions pas, ou comme si nous ne nous étions pas vus, nous nous tournerons rapidement le dos. Nous serons embarrassés par ce qu’est devenu notre « nous », à ce qu’il en reste. Rien. Deux personnes étrangères l’une à l’autre, avec un simulacre de passé commun, par lequel ils se sont laissés tromper sans vergogne pendant si longtemps. »