Diverses lectures...

Nikos Kokantzis : Gioconda

Récit fracassant. Lu d'une traite. Espérant l'impossible.
Ce livre, comme une urgence, qu'il reste quelque chose de cette jeune aimée, même après lui, l'auteur, Nikos Kokàntzis. C’est, paraît-il, son seul livre.
Il raconte une histoire vraie : la découverte de l’amour par deux adolescents de Thessalonique, elle est juive et lui chrétien, pendant l’occupation allemande. La jeune Gioconda et toute sa famille seront déportés à Auschwitz. d'où ils ne reviendront pas.

L'écriture est "naturelle", maitrisée et libre à la fois. Le passé a habillé toute la vie de l'auteur.
Certains passages m'ont pris à la gorge comme celui qui narre la mort du pianiste, leur voisin, extraordinaire - une construction admirable - (et bien sûr, cet instant d'apothéose où les des 2 enfants vont faire l’amour sous les feux de la DCA - somptuosité de l'érotisme vécu à fleur de peau).

La vie écrit elle aussi des romans, n'est-ce pas !

Et puis le moment où la famille se prépare à accompagner les Allemands pour la mort, la façon dont c'est conté,... je ne trouve pas de mots...

C'est surtout l'innocence impudique sans notion de moral (quel bonheur!) qui subjugue...
Un livre à dévorer sur place !!

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Puisque mon cœur est mort - Maïssa Bey

 

Je viens de lire Maïssa Bey pour la première fois. Première fois, cela appelle une suite. C’est toujours ainsi. Quand je découvre quelqu’un j’ai besoin de lire tout ce que cet auteur a écrit. Maïssa Bey est de ceux-là.

On est loin des soubresauts d’amoureux déçus, déconfits, malheureux pour quelque raison que ce soit : séparation, deuil… Ces choses-là font la trame de tant de romans !!, ont inspiré tant de poètes …

Le roman de Maïssa Bey est intense, terrible, courageux. La descente aux entrailles d'une mère dont le fils de 20 ans a été égorgé "par erreur". Une confrontation aux divers déchirements que cela provoque et la naissance d'une femme nouvelle, arrachée à la quiétude d'une vie dans son moule. Un maelström d'émotions qui me poursuivra longtemps.

Je ne sais comment vous parler de Maïssa Bey parce qu’elle m’a à la fois éblouie et bouleversée et j’ai peur de ne pas savoir dire ce qu’elle exhale.

Les silences de Maïssa sont des é-cri-ts qui ont la violence d’un enfantement. C’est cela, à travers le personnage d’Aïda, elle est une parturiente pendant 254 pages… qui accouche de son innommable douleur à la suite de la mort de son fils unique, égorgé par erreur…

Une situation que je suis absolument incapable de traiter ! Je ne connais rien de sa vie mais je me dis qu’il faut être mère pour écrire un tel livre mais que si on est mère, on ne peut le concevoir… par peur d’avoir à vivre cette horreur.

Plume trempée dans le feu...

 

(28 aout 2012)

Le mot de l'éditeur

Me couler dans le moule. Sourire quand j'avais envie de pleurer, me taire quand j'avais envie de crier. Mais c'était un autre temps. Le temps où le soleil éclairait encore le monde. Maintenant, je ne veux plus faire semblant. Que m'importent l'opprobre, l'exclusion ? Je n'ai plus rien à perdre puisque j'ai tout perdu. Puisque mon coeur est mort. " Aïda, algérienne, divorcée, quarante-huit ans, et maintenant orpheline de son fils, assassiné. Pour ne pas perdre la raison, elle lui écrit dans des cahiers d'écolier. Et à travers ce dialogue solitaire, peu à peu elle avance, inexorable, vers son destin. Mektoub. Un roman fait d'ombres et de lumière - éblouissant.

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Le 9eme jour de Christiane Baroche

Imaginez un instant que vous êtes tombé dans un gouffre pour essayer de récupérer votre brebis et que vous avez entrainé avec vous tout le troupeau de femelles avec leur progéniture… Quand vous réussissez enfin à en émerger, tout autour de vous est fossilisé. Muerto ! Tout a grillé. Et pas seulement chez vous mais PARTOUT … Imaginez que vous vous mettez en quête d’une personne vivante car ce qui vous est arrivé a bien pu arriver à d’autres…. Imaginez, imaginez… Et encore plus, imaginez que vous rencontriez soudain deux êtres totalement séniles, rivés l’un à l’autre et que vous découvriez que cet être hybride et pitoyable, c’est … Dieu. Le grand, l’unique, celui qui n’a pas su poursuivre son rêve sans inventer la vie, par besoin d’être aimé, diverti… et oui, c’est bien ce que nous enseignent les religions sur la Création. Nous sommes le jouet d’une divinité morte d’ennui ! Les cathos vont jusqu’à surnommer le christ : le Mendiant d’Amour…

Alors ouvrez ce petit livre édité chez Rhubarbe. C’est une longue nouvelle de 62 pages avec des caractères tout à fait lisibles. Vous entrez dans « Le neuvième jour » de Christiane Baroche.

Christiane respire la jeunesse éternelle, celle du cœur, celle du rire et de l’intelligence. C’est une grande dame. Et comme toute grande, d’une simplicité riche d’enseignement. Elle a mené une carrière de biologiste chercheur de 1958 à 1999, et depuis 1975, elle écrit, publie et remporte des tas de prix : Drakkar, 1975 ; Goncourt de la nouvelle, 1978 ; Grand Prix de la nouvelle à la Société des Gens de Lettres, 1994. C’est pour dire, et elle ne se la joue même pas ! On dit qu’elle est une spécialiste reconnue de la littérature du 18e siècle. Son roman "L’Hiver de Beauté" (une suite osée à l’histoire de Mme de Merteuil, « les Liaisons dangereuses ») a été traduit en plusieurs langues et fait l’objet de plusieurs thèses. Je ne l’ai pas encore lu mais il est sur ma table de chevet, prévu au programme lecture nocturne.

Quand j’ai lu « Le neuvième jour », j’avais l’impression d’entendre Christiane lire à voix haute (elle excelle à cet art) avec du rire dans sa voix. Car elle s’en donne à cœur joie à régler ses comptes avec les divinités qui ont présidé à nos destinées. Une bonne fois pour toute.

Au hasard, je vous pioche quelques phrases, paragraphes, juste pour vous donner envie… :
« Ce qui frappait d’horreur dans ce voyage initiateur des solitudes définitives, - car il ne rencontrait que mort et désolation d la chair jusque dans sites dits préservés, c’est que le silence retrouvait peu à peu sa qualité de naguère. Les eaux coulaient, l’air bougeait ; eux n’avaient point cessé. (…) De tous les êtres vivants, l’homme était le plus bête, sans même l’instinct de survie qu’ont les autres animaux ! »

Ou celles-ci :
« Lui aussi s’était pétrifié dans ses convictions. « … « Pourtant, il continuait. » … « Il est quelque grâce dans toute routine ». … « Il accepta cet effacement dont il ne tenait pas la gomme. »

Dans les dernières pages survient Sara. Je ne vous ai pas dit mais le survivant se nomme bien sûr Abram. Il refusera d’être le Père des multitudes d’où l’absence du « h » (c’est moi qui le précise… ) Donc voici Sara (sans h elle aussi), un magnifique portrait de femme amazone. Tandis qu’Abram l’attend, elle est parti à sa recherche (elle me rappelle Tiane –pour celles et ceux qui ont lu mon roman « La terre souveraine »).

Elle invective le dieu :

« En face de Lui son arc bandé, Sara debout sur un trait de lumière, clamait soudain, je suis la part de Toi qui ne SAIT pas mourir, je suis la Mère et l’Imparable, je suis ce que Tu as voulu que je sois, l’Intangible dans le provisoire, l’Ordre dans la rébellion, la Justice dans l’Injustice, la Mesure dans Ta démesure. Je suis Celle qui annonce, terre meuble de toutes les tribus. Aujourd’hui, c’est MOI qui préfigure. »

Sara restera l’œuvre qui échappera aux desseins de dieu à jamais…

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C. L. Zafon : A l'ombre du vent

« Chaque livre a une âme. L'âme de celui qui l'a écrit, et l'âme de ceux qui l'ont lu, ont vécu et rêvé avec lui » (C.L. Zafón)

J’ai rêvé avec ce roman picaresque à l’atmosphère dantesque. J’en suis sortie complètement envoutée : « Rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui s'ouvre vraiment un chemin jusqu'à son cœur. »
L'Ombre du vent est une énigme parsemée de zones d'ombres et de caves humides. Barcelone, de 1945 à 1966, sous le régime franquiste à aujourd’hui. La ville des prodiges est marquée par la défaite, la vie difficile, les haines qui rôdent. Un homme emmène son petit garçon dans un lieu mystérieux du quartier gothique : le Cimetière des Livres Oubliés. L'enfant, qui rêve toujours de sa mère morte, est convié par son père, modeste boutiquier de livres d'occasion, à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y « adopter » un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie, le marquer à jamais et l'entraîner dans un labyrinthe d'aventures et de secrets « enterrés dans l'âme de la ville » : L'Ombre du Vent.
Il n'est pas question d'en révéler l'intrigue, ni même de tenter de s'en approcher. Il suffit de savoir qu’il s’agit de livres maudits, de l’homme qui les a écrits, d’un personnage qui s’est échappé des pages d’un roman pour le brûler, d’une trahison et d’une amitié perdue. Une époustouflante histoire d’amour, de haine et de rêves. Tableau historique, récit fantastique, réalisme magique, énigme policière où les mystères s'emboîtent comme des poupées russes, ce roman d'apprentissage et d’aventures mêle inextricablement la littérature et la vie.
L'Ombre du vent est avant tout un roman de l’amour du roman. La vie est un livre tentateur, maléfique, obsédant. Beaucoup évoquent le fantastique du Maître et Marguerite de Boulgakov. Une dimension poétique à l’image du titre où le sujet le plus poignant est bien le temps. Zafón sème le vent et récolte un superbe frisson !
Récit magnifique, surréaliste et nostalgique, plein de poésie et de violence.

Zafón décrit les ambiances comme ce n'est pas permis : c'est beau et fort, sa bibliothèque fait envie tant elle regorge d'ouvrages rares et mystérieux, Barcelone est vivante sous nos yeux et pourtant hantée par des fantômes, le cimetière des livres semble palpable...

( article est paru dans le Webmag Nananews :

Lien : http://nananews.fr/fr/lagora-toutes-paroles/1324-une-de-mes-lectures..

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Philippe Delerm : Elle marchait sur un fil...

J'étais vraiment curieuse de voir comment , après "la première gorgée de bière" et "La sieste assassinée" qui bien sûr m'avaient subjuguée, moi la buveuse de mots, oui je voulais voir comment Philippe Delerm mènerait jusqu’au bout un roman. C'est-à-dire, au-delà du style, de l'écriture : le traitement d'un sujet. Et donc j'ai sauté sur son dernier titre. Le sujet est tissé au fil des pages par Marie, en plein milieu de sa vie, fracassée par l'abandon de son compagnon, sorte de frère d'âme, père de son fils. Mais l'abandon a déjà frappé Marie, des années plus tôt quand ce fils déserte son rêve de théâtreux pour une vie plus "épanouissante" et qu'il "réussit". Marie ressent cette nécessité de "brûler" plutôt que de réussir. Les chapitres sont comme j'aime, courts, incisifs. L'écriture, toujours l'écriture qui pour moi justifie tout roman au-delà du sujet (pour moi) de moindre importance... Du ciselage, peut-être moins abouti que pour les nouvelles (forcément, la longueur diluant la force). Mais quand même toujours cette patte bien caractéristique. Toujours au détour d'une séquence, ces petites phrases descriptives qui me font fondre. Mais la citation qui suit n'en fait pas partie. C'est plutôt une pensée émise par André, un personnage important, révélateur du tournant que prendra le destin de Marie : "Les choses les plus belles sont toujours tristes, mais quand ce sont les artistes qui le disent, cela nous rend heureux. Cette tristesse n'est plus absurde, elle est belle. La beauté a un sens."
Le théâtre, le monde de l'édition, servent de décor à cette vie qui trouve son apothéose dans la folie... Vous fermez le livre et la petite musique continue encore un peu...