Jean-Pierre Gattégno

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Jean-Pierre Gattégno : La dérive du « Seigneur de la route », rythme d’enfer et désillusions


Avec le tout dernier Gattégno, « Le Seigneur de la route » (Calmann-Lévy), on se trouve harponné dans une aventure qui démarre au volant d’une voiture volée. Il ne s’agit pas d’un délinquant ordinaire mais d’un ordinaire professeur de lettre, Pierre Raustampon ou Rose Bonbon, selon ses élèves qui le chahutent ou ses collègues qui se moquent de lui. Excédé une fois de trop par l’absence de vergogne de sa femme qui le trompe à leur domicile même, sans se cacher, il « pète les plombs » et s’enfuit au volant de la « Mercedes-Benz CLS 63 AMG hors de prix » de l'amant de sa femme, non sans avoir fait main basse sur les affaires de son rival qui occupe alors le lit conjugal : papiers d’identité, cartes de crédits, et une somme d’argent conséquente : « Bien calé dans mon fauteuil en cuir nappa, les mains sur le volant, le pied sur l’accélérateur, je fonçais droit devant moi. » P.11. « Je n’allais nulle part et je ne savais pas ce que j’essayais de trouver. » P 90. Le doux professeur a fui son psy, son collège, ses copies, sa femme et les amants de sa femme pour enfin devenir lui-même : un seigneur de la route !

Une superbe griserie qui va basculer dans le cauchemar : « Je m’étais lancé dans une aventure que je ne comprenais pas et dans laquelle j’étouffais ».P.148.
On ne le comprend pas tout de suite mais on est piégé, totalement manipulé par l’habileté diabolique de l’écrivain. Sous couvert d’un petit homme banal, le type même du looser, - mais tout de même sosie du « Portrait de jeune homme » d’Emile Savitry (Il y a toujours un tableau dans les romans de Gattégno, tel un leitmotiv ; la peinture, la musique ou la psychanalyse y sont récurrents) – il va nous entraîner dans une poursuite contre la montre, un festival de rodéos sur autoroute, une série de rencontres entre rêve et chute, de personnages dérangeants, en quête d’incertitude.


La lucidité du fuyard apporte une note d’humour : « L’autoroute libère en chacun de nous un immense potentiel d’imbécillité. » P11. Tandis que sa révolte le grandit à ses propres yeux : « À mesure que j'appuyais sur le champignon, je sentais monter en moi une assurance que je n'avais encore jamais éprouvée devant tous ces emmerdeurs : élèves, parents, inspecteurs, proviseurs, adjoints, amants de ma femme. » P 24-25. Raustampon évoque la conduite de nuit et la « fraternité nocturne » par cette très belle séquence : « L’autoroute s’était transformée en une immense salle de concert sur laquelle nous nous dépassions et nous nous rattrapions selon les mouvements de la musique. Parfois, comme autant d’applaudissements silencieux, des appels de phares saluaient la performance de Callas. Rien à voir avec ces manifestations diurnes de fureur lorsque l’on s’est laissé doubler ou lorsque l’on essaie de faire dégager l’importun devant soi. L’autoroute se civilisait. La nuit et la musique nous transformaient en une communauté de mélomane. » P61.

Je dirai qu’avec trois fois rien au départ, Jean Pierre Gattégno nous bâtit un édifice solide, charpenté, thriller psychologique, mitigé de critique sociétale, dont il a le secret et l’indéniable maîtrise. Le talent de Jean Pierre Gattégno est efficace, comme toujours. On s’attache à son personnage, pas si ordinaire que cela finalement, qui face aux événements, retrouve confiance en lui et s’enhardit à appréhender une situation qui le dépasse, lui échappe et qu’il pense avoir provoqué, dans ce qui est devenue sa quête d’identité dans un monde perdu.
Pourtant… La subtilité de la manipulation est révélée in fine, mais on n’échappe pas à son destin…

Jean-Pierre Gattégno, lui-même enseignant et auteur de nombreux livres, dont certains adaptés à l'écran (Passage à l'acte, Mortel transfert, Une place parmi les vivants), signe une fois encore un roman atypique, passionnant à dévorer, attachant, tendre, désabusé, fragile. Et drôle ! Pessimiste aussi, bien qu’il veuille croire encore que l'amour, l'art et même la psychanalyse sont susceptibles de nous aider à sauvegarder le désir d’espoir. Celui qui fait vivre.

Paris : Calmann-Lévy, 2012, 240 p.


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