La fleur des mots... Marie Didier

« Le veilleur infidèle » de Marie Didier paru chez Gallimard (2011)

 Chacune, chacun a sa façon d’interpréter une lecture. Et c’est vrai, le livre, une fois écrit, n’appartient plus à son auteur. Il prend la vie que lui suggère le lecteur. Mille démultipliée… Ce n’est donc qu’une facette de ce roman au travers de mon ressenti que je vous propose. Marie Didier, devenue au fil des rencontres et des lectures, une amie.

 

En 4e de couverture, on lit...

« Elle avait du mal à définir le veilleur. Ce n'était ni un censeur, ni une divinité imaginaire, ni un moraliste vertueux, encore moins un flic. C'était plutôt un éveilleur car, lorsqu'il se mettait en alerte au fond d'elle-même, tout ce qu'elle percevait s'en trouvait bouleversé de façon radicale.

Dans la masse des souvenirs, elle veut plus que tout traquer les quelques instants où le veilleur a pu lui apparaître, instants fulgurants et paisibles, trop vite engloutis par l'action, l'agitation, bref par la vie qui sait si bien étouffer la vraie vie.
Ces instants ont surgi n'importe quand, n'importe où, avec n'importe qui, et il lui faut, maintenant que le temps est compté, les retrouver, les piquer en plein vol puis les laisser partir comme ils sont venus, pour le bonheur de savoir qu'ils ont existé et ne plus voir en eux que des éveilleurs pour aujourd'hui. »

 

Ce Veilleur infidèle a  fidèlement, semé ses petits cailloux … et avec lui, en quelles profondeurs il emporte le lecteur ! Ses petits cailloux sont semences de mots germés, échappés mais pas n’importe comment : ils ont une épine dorsale, la souffrance.  Chapelet de souffrance –  cette épaisseur de chagrins fracassants  - livré avec une austérité luxuriante.

Elle.

La Sans-Nom pour mieux nous identifier à Elle qui devient Je – terriblement humaine – dans ce chant d’apothéose final à l’amour. Amour. Je et Tu, les insécables. Je sans Tu, l’inadmissible.

Et la souffrance marche avec sa doublure, l’endurance ici nommée  poignard du courage … L’endurance va plus loin que le courage qui est son fer de lance.  Elle troque son rôle de victime pour celui de guerrier  - Marie Didier n’as pas écrit  guerrière. L’emploi du masculin renforce la détermination. Oh nous les vivons tes mots, Marie !

 

Quel pur régal que ces séquences croquées à main levée, main sûre de l’artiste qui sait, toute pénétrée de la mystérieuse alchimie, celle qui capte le réel dans l’imaginaire ou vice versa (dirait Gil Jouanard) –  l’inconvenante force du réel  - Tout est à souligner dans ce livre dévoré à la hâte et puis à rebrousse page pour retrouver un instant encore là où ça transperce d’indicible – ces émois ténus qui sortent du sommeil de l’oubli   la tiédeur de la hanche … ou  le silence des flammes  qui nous fait assister souffle suspendu au crépitement du flambeau… Et puis ces délicates aquarelles comme la plage qu’elle n’aime pas, la scène émerveillante de l’attaque des chevaux sauvages… Les eaux fortes pour dire les séjours au Yémen, en Roumanie…

Cet art de ne pas raconter l’histoire d’Elle en multipliant les éclairages par des anecdotes… Profusion du  à dire  non dit qui nous aspire vers les profondeurs du soi, le non territoire du Veilleur… Veilleur qu’en est-il de la nuit ?

Et ce chant de grâce comme un rescapé dans un champ de bataille jonché de cadavres, qui fera si pathétiquement écho à certains d’entre nous : Ses amours étaient morts, personne ne l’aimait, elle n’avait plus de désir, même plus celui de lire les livres qui la nourrissaient jadis, mais elle sentit monter en elle comme une vague reconnaissance pour la vie qui avait fait le vide autour d’elle, pour cette vie qui lui avait repris routes ses habitudes, toutes ses joies, oui une reconnaissance pour cette vie qui la situait une nouvelle fois face à des commencements.

 

Une dernière citation tellement JUSTE ! : La réalité n’a pas de pourquoi. C’est parfois une imbécile. Elle ne connaît ni justice ni morale. C’est ainsi.

 

Si je devais donner un  autre titre à son livre (quoique celui-ci soit parfait) ce serait :  Les silences de la beauté absolue

 (Les phrases en italiques sont extraites du roman de Marie Didier.)

© Maïa Alonso


Avec Marie Didier, les silences de la beauté absolue

Publié dans La Dépêche du Midi le 22/05/2011

Marie Didier, une fidèle des salons du livre d'Acacia, vient de publier « Le Veilleur infidèle » chez Gallimard. Un « Veilleur infidèle » qui « fidèlement, sème ses petits cailloux », semences de mots germés, échappés, avec pour épine dorsale la souffrance. L'héroïne qui n'a pas de nom (c'est « elle ») livre son chapelet de souffrances « cette épaisseur de chagrins fracassants », avec une austérité luxuriante. Elle, qui au bout du livre devient « Je », terriblement humaine, pour un chant d'apothéose à l'amour. Je et Tu, les insécables ; Je sans Tu, l'inadmissible. Et la souffrance marche avec sa doublure, l'endurance ici nommée « poignard du courage », son fer de lance : « Elle troque son rôle de victime pour celui de guerrier ». L'emploi du masculin renforce ici la détermination.

Quel pur régal que ces séquences croquées à main levée mais sûre de l'artiste qui sait « l'inconvenante force du réel, toute pénétrée de la mystérieuse alchimie qui capte le réel dans l'imaginaire. Tout est à souligner dans ce livre qui se dévore et puis, à rebrousse page, pour relire l'indicible, émois ténus sortis du sommeil de l'oubli ; se repaître des délicates aquarelles : « la plage qu'elle n'aime pas », ou l'attaque des chevaux sauvages, scène hallucinante de beauté. Ou encore les eaux-fortes pour dire les séjours au Yémen, en Roumanie. C'est cela l'art de Marie Didier, ne pas raconter l'histoire de son héroïne tout en multipliant les anecdotes. Le non-dit aspire le lecteur vers les profondeurs du soi, le « non-territoire » du Veilleur…

Médecin auprès des populations défavorisées, Marie Didier, auteur de plusieurs romans et nouvelles, est entrée en littérature pour fortifier et éclairer son rapport avec le patient. Son écriture sensible et poétique pose les mots avec justesse et révèle sa profonde humanité.

Publié dans la Dépêche du Midi

« Morte-saison sur la ficelle » de Marie Didier

 

Après  Le  Livre de Jeanne, et  Dans la nuit de Bicêtre, vient tout juste de paraître le dernier né de Marie Didier  Morte-saison sur la ficelle, chez Gallimard. Un recueil de récits brefs et ardents, qui  s’enfilent les uns derrière les autres, torrent rocailleux dévalant des cascades de brumes obscures. Une sorte de bréviaire écrit avec un scalpel et un microscope.  Zoom sans complaisance sur l’univers terrien, incluant humains, lézards ou scarabées,  pris à parti dans un vouvoiement qui le pointe du doigt. Des séquences grinçantes,  grattées dans une langue riche, une écriture droite pour mieux épouser les courbes. Une intrusion brutale dans des vies pesantes, difficiles. La vieillesse. La maladie. La mort. Des petits rien de tous les jours qui sous la plume de l’écrivain toulousaine deviennent l’Evénement. Cru sous son regard. Ce même regard inquisiteur que l’on a le matin au réveil, en scrutant l’usure du temps sur notre visage dans le miroir. Maie Didier dit justement cela, l’usure des corps qui déchantent. Et puis, au bas du récit, avant le point final, comme un éblouissement. Une trêve. Une déchirure de lumière : ainsi  le speculum  qui, après maints efforts,  révèle enfin le col d’une patiente trop grasse : «  pareil à un bijou de nacre troué dans son milieu, bijou qui s’offre enfin à vous, scintillant, bombé et d’un rose si délicat. »  Ou encore celle-ci : « Le temps de croiser un regard et d’aimer un sourire. » Ou bien à propos de « l’éblouissement » que l’arbre « vient de vous offrir ». Et puis dans cet hôpital du nord (quel nord ?),  une patiente opérée, bardée de tubes, souffrant et pourtant ce cri de vie  à l’écoute de son  souffle « qui à chaque seconde vous fait vivante » ce qui vous procure  « la joie, imprévisible, improbable, inonde alors ce silence si long, sans qu’une lèvre ne tremble, sans qu’une main ne bouge, toute entrave défaite ». La 4e de couverture nous dit : « Dans l’apparence des choses, il ne semble exister  aucun lien entre le scarabée renversé par la tige d’une campanule, la rondelle de latex découverte chez un amant sans désir, la douce pluie de juin sur le bois d’un cercueil ou le regard charbonneux d’étrangers en grève de la faim couchés sous une tente en plein vent… » Non rien, sinon, justement cette pirouette à peine décelable qui bafoue toutes le sombres de nos vies.

©Maia Alonso

Paru dans La Dépêche du Midi le 22 mai 2005

Brève bio :

Médecin auprès des populations défavorisées, Marie Didier est entrée en littérature pour fortifier et éclairer son rapport avec le patient. Son écriture sensible et poétique pose les mots avec justesse et révèle sa profonde humanité.

 

Publications :

 

Chez Gallimard – Contre-visite, 1988 ; La mise à l’écart, 1992 ; Le livre de Jeanne, 2004 ; Dans la nuit de Kremlin-Bicêtre, 2006 (Prix Jean Bernard 2006 de l’Académie de médecine) ; Morte saison sur la ficelle et autres récits (Prix de l’Académie française Maurice Génevoix) ; Le veilleur infidèle (2011).

 

Aux éditions Sables : Une fin, 1991

 

Editions Séguier : La bouilloire russe, 2002

 

Editions Le Temps qu’il fait : Odile Mir, collectif 2006

 

Editions Filigranes

 

Pour Zarma, changer à Babylone, collectif 2008

 

Marie Didier dit : « Ne plus me sentir ridicule d’avoir le besoin d’écrire. Cette purge, comme l’appelle Miguel Torga, m’apparaît de plus en plus utile. Y voir une chance de penser les moments de vie au lieu de les subir. Le mouvement qui me porte à l’encontre des malades est voisin de celui de l’amour. »