Pascale Kramer

Pascale Kramer, écrivaine - Ph. Maïa Alonso
Pascale Kramer, écrivaine - Ph. Maïa Alonso
L'écrivaine Pascale Kramer a reçu jeudi à Berne le Grand Prix suisse de littérature 2017. Une récompense remise par l’Office fédéral de la culture, en présence du conseiller fédéral Alain Berset, qui récompense l’ensemble de son œuvre.

Après Adolph Muschg en 2015 et Alberto Nessi en 2016, le jury du Grand prix suisse de littérature a choisi de couronner l‘œuvre en cours d’une femme à la personnalité attachante et au talent reconnu au-delà de nos frontières: Pascale Kramer, née à Genève, élevée dans le canton de Vaud et Parisienne d’adoption après quelques années passées à Zurich, aux États-Unis puis au nord de la France. Une géographie qui se retrouve dans ses romans même si les lieux ne sont que rarement nommés.

Une finesse d’écriture

Ses livres, traduits en allemand par Andrea Spingler, intéressent outre Sarine, un argument qui a son importance dans le choix d’un jury multilingue. Eleonore Sulser, critique littéraire au quotidien Le Temps et membre de ce jury, souligne la finesse des romans de Pascale Kramer, harmonieux dans la forme, noirs par les sujets.

 

Une grande empathie pour les exclus

Si l’écrivaine nous apparaît solaire, sa plume est sombre et l’univers qui s’en dégage souvent mélancolique, voire dépressif. À travers des thèmes forts - l’enfance maltraitée, la pédophilie, la fin de vie, les banlieues, le racisme - la romancière transpose ses interrogations avec un faible avoué pour les êtres décalés, exclus ou en rupture qu’elle se garde bien de juger, elle, dont l’empathie voire la compassion semble infinie.

 

Ce qui fait vibrer les lecteurs, c’est cette musique incroyablement limpide que Pascale Kramer déploie autour d’histoires souvent dures. 

Eleonore Sulser, critique littéraire au Temps
 

Cet orthophoniste suspecté d’avoir aimé de trop près une fillette, est-il coupable ou victime d’une société de plus en plus suspicieuse? ("Gloria", 2013). Pourquoi un brillant journaliste de gauche bascule-t-il dans la haine des autres et le racisme, et pourquoi en arrive-t-il à se suicider en avalant des morceaux de verre? ("Autopsie d’un père", 2016). Au lecteur de se forger sa propre opinion au fil d’un récit qui fait du même coup l’autopsie d’une région de France proche de Paris, mais oubliée des politiques.

 

Malaise des êtres, mal-être ambiant, Pascale Kramer semble avoir du monde une curiosité que le pessimisme imprégnant ses ouvrages n’altère pas. Le trouble est transmis à travers des images fortes et dépouillées qui touchent directement le lecteur tout en le laissant dans une sorte de flou atmosphérique, décalage qui contribue à ce que l’écriture ne se transforme jamais en morale.

Proche des gens ordinaires

Les romans de Pascale Kramer sont souvent qualifiés de romans sociaux. Pas faux, mais c’est évacuer trop rapidement la part littéraire de son œuvre, le soin accordé au style, le goût des mots qui plongent dans le quotidien des gens ordinaires. Des mondes que l’auteure fréquente concrètement pour garder le fil avec la réalité. Parmi d’autres expériences, cette année vécue dans un centre de stabilisation pour anciens sans-abri, hommes et femmes.

Pascale Kramer assure aussi la programmation du festival de films documentaires "Enfance dans le monde" et celle du Salon du livre africain de Genève. Des auteurs venus d’ailleurs dont elle, la romancière  francophone installée à Saint Germain, se sent proche.

Anik Schuin/olhor

"Chronique d’un lieu en partage"

Alors qu’elle travaillait à l’écriture de "Autopsie d’un père", son dernier roman paru, Pascale Kramer est allée vivre quelque temps parmi les résidents de l’ancien carmel de Condom (Gers): ex-détenus (dont un braqueur magnifique), retraités de la région, artistes, sans domicile fixe et voyageurs de passage, pèlerins en route pour Saint-Jacques-de-Compostelle.

La romancière a partagé leur table et leurs discussions, écouté leurs difficultés, leurs espoirs et observé cette surprenante – et pas toujours facile - vie communautaire. Un livre en est issu, "Chronique d’un lieu en partage", qui raconte un lieu créé en 2010 par un discret – et utopiste?- millionnaire français. Un pas de côté journalistique pour Pascale Kramer, mais des rencontres qui viendront sans doute nourrir une prochaine fiction.

« Fracas » - a bloody day -  de Pascale Kramer

 

Pascale Kramer met une distance efficace entre ses propres émotions et celles de ses personnages : « Pour leur laisser leur liberté ».

 

 « Le rocher existe. Je l’ai vu, là bas sur la côte ouest, aux Etats-Unis ». Une précision de Pascale Kramer à propos de son dernier roman « Fracas », paru au Mercure de France. Un roman bâti autour de l’énorme bloc projeté par un déluge, en surplomb du jardin d’une villa dans un « faux désert » qui sent «l’aisance et la solitude ». On dirait un félin tapi à l’affût du drame qui se joue entre les membres d’une cellule familiale, rassemblés à cause de lui, sous le regard  du personnage central, Valérie, la fille de la famille. Traversant les non-dits sans rien en soupçonner, elle n’a pas su voir ce qui soudain transpire au su et vue de tous. A la lumière des révélations dramatiques qui rythme l’unique journée du récit, Valérie  s’embourbe dans la honte (« comme si cette lâcheté avait été  de son fait ») et la  culpabilité, sans « rachat possible », à savoir enfin,  face à  « cette même absolue sincérité qui leur mentait depuis toujours » tandis qu’enfin devient éloquent « le silence d’une violence abyssale » de sa mère, la victime mise à jour.  Valérie, reflet en quelque sorte de l’auteur, a l’art d’écouter, de tout enregistrer, de faire évoluer la « panique muette » en une rhapsodie intimiste. Une journée. A bloody day. Les émotions « laborieuses et droites » sont éclairées par une description méticuleuse des mouvements, attitudes, crispations de ces corps qui se côtoient : « De toute façon, rien n’aurait été dit qu’on ne puisse entendre, ni dans les mots ni sur les visages ». Chaque scène, profuse et minutieuse, chaque geste, tisse l’histoire plus efficacement qu’un portrait psychologique. Sa description des enfants, d’une grande tendresse, est la seule faille qu’elle s’autorise, jalouse qu’elle est de préserver sa vulnérabilité par le détachement affiché d’où émerge une grâce confirmant si besoin était la sureté de sa plume d’auteur.

 

 

 

©Maïa Alonso

 

 

En résidence à la Maison des Écritures, L’auteur Pascal Kramer

 

On connaît d’elle 7 romans mais elle écrit depuis toujours et à 20 ans elle publiait  2 ouvrages  en Suisse. Son roman « Les Vivants » chez Calmann-Lévy en 2000 la révèle au grand public et lui vaut le prix Lipp. « L’Adieu au Nord » (Mercure de France, 2005) a inspiré un scénario en quête de producteurs. Avec « Fracas » (Mercure de France), sa toute dernière publication, Pascale Kramer confirme une écriture très personnelle. Auteur d’origine Suisse, elle inaugure la Maison des Écritures en tant que résidente jusqu’à la fin du mois. Sur la terrasse au 2e étage de l’édifice, elle a branché son portable et travaille à un tout nouveau manuscrit dont elle ne veut pas encore parler : « Je m’y suis mise depuis juin dernier. » Le cadre, le soleil, la douceur… tout ici incline à l’écriture. Pascale Kramer  quoique chaleureuse, s’exprime avec retenu : « Mon écriture se reconnaît de livre en livre à ce qu’on dit. Je creuse ma façon de faire avec des thèmes qui se retrouvent, l’ambigüité des sentiments, la famille. Je rentre très profondément en eux pour explorer la complexité des situations, le fonctionnement de la société… » Pascale avoue avoir mis 10 ans pour se faire éditer : « Je ne le regrette pas car ça m’a permis de me forger un style à l’abri des influences. » Ses éditrices la soutiennent dans ce style qui la caractérise si bien. Parallèlement à l’écriture, Pascale Kramer est traductrice commerciale. Et pour le plaisir, elle est aussi agent littéraire à Los Angeles où elle réside 3 mois par an, proposant des romans « coups de cœur » au monde du cinéma. Des projets sont dans le vent : « Ce qu’il faut c’est tomber sur des histoires vraiment étonnantes. » Auteur confirmé, membre du jury du PJE et du Prix des 5 continents de la Francophonie, Pascale Kramer en séjournant à Lombez fait entrer la cité par la grande porte dans l’univers du livre.

17 octobre 2007

©Maïa Alonso

 

 

Souvenir d'une belle rencontre à Lombez (32)
Souvenir d'une belle rencontre à Lombez (32)