La fleur des mots... Shumona Sinha

« Assommons les pauvres » (Ed. de l’Olivier, 2011)

Une femme qui marche, danse, brûle… avec les mots : « Je me laisse guider par eux »...

Les mots de Shumona Sinha sont des marionnettistes : ils ont des mains qui nous empoignent et nous entraînent… « L’avenir est dans la main des mots » (p100)…

 Assommons les pauvres (titre emprunté à un poème de Baudelaire) parle d’une femme que la violence du monde contamine peu à peu. C’est le deuxième roman de Shumona Sinha,  Prix du meilleur jeune poète du Bengale, par ailleurs co-auteur avec Lionel Ray de plusieurs anthologies de poésie française et bengalie : 

« J'ai traduit une soixantaine d'auteurs français contemporains en bengali, c'est ainsi que j'ai été introduite dans le milieu littéraire parisien. Mais j'écris depuis mon enfance  quand j'ai commencé à lire  en Inde. C’est là-bas que j'ai étudié la langue française.»

 Comment peut-on écrire spontanément dans une langue qui n'est pas née avec soi, en soi ? Elle répond :

«Ma patrie, c’est la langue française. Si la langue bengalie est ma racine, le français sera mon aile.»

Et elle nous envole.

Shumona Sinha qui vit à Paris depuis dix ans, est née à Calcutta en 1973. L'esprit vif, curieuse, férocement intelligente, elle décortique les émotions en dénaturant nos habitudes : « Je contemple de loin avec envie mon pays qui passe toutes ces années sans moi. » (p51)

Elle en parle :

« En écrivant ce roman, je ne savais pas où j'allais, j'écrivais des phrases. Puis j'ai dû me freiner, prendre garde à ne pas me laisser entraîner par les mots, à les mettre en ordre. Les images me viennent naturellement. Quand je parle, quand je pense, j'associe, je rapproche, c'est mon quotidien qui me nourrit. »

 

Un livre brûlure qui dérange.-

 

Ce livre est une brûlure qui dérange. On n’entre pas dans l’écriture de Shumona Sinha comme dans un moulin ! Il faut des clés. Se laisser apprivoiser par son style, sous peine de  passer à côté de ces petits chefs d’œuvres qu’elle nous donne à lire (on se souvient de son premier roman « Fenêtre sur l’abîme » aux Ed. La différence dans lequel déjà, elle faisait vibrer la peau des mots, une expression à elle).

« Pour Assommons les pauvres, dit-elle,  je sais que beaucoup de gens auraient préféré que je raconte cette histoire de manière froide, avec des faits. Or mon écriture n'est pas froide, au contraire. J'écris en français, mais je ne serai jamais une romancière française. »

Car Shumona, c’est avant tout une femme poète, une fileuse qui joue avec la « peau des mots ». Elle sait enduire ses images de sa sensuelle beauté même quand elle évoque la crasse et la misère qui vont de pair dans l’imaginaire des nantis. Il est nécessaire d’imaginer les pauvres sales et répugnants afin de s’en tenir le plus éloignés possibles et ainsi se préserver une conscience « à la compassion désagréable » :

« Quand je dis « pauvre », je pense à la misère sociale et intellectuelle liées à l'immigration mal choisie. Parce que les immigrés croient qu'ils vont trouver une vie meilleure ici, -  « le nord du rêve » - alors que ce n'est pas le cas  La narratrice de ce livre est interprète auprès de ces demandeurs d'asile. Elle les écoute réciter leur leçon dans l'espoir d'obtenir un statut de réfugié. Ils deviennent un amas, indistincts les uns des autres. Jusqu'au jour où elle frappe l'un d'eux. C'est le point de départ du texte… Quand j'entends des touristes dire que l'Inde les a transformés, que c'était merveilleux parce que les gens sont heureux même s'ils vivent dans la boue, sans électricité, ça me révolte. Parce que, non, ce n'est pas merveilleux des gens qui vivent dans la boue. »

Alors, elle interroge : «Qui peut revenir en arrière, remonter la pente, redevenir homme après avoir avalé des ordures en se bagarrant avec les chiens ? » (p 48)

La sobriété de son écriture réinventée, son regard neuf sur les mots et en même temps, la richesse des images suggérées ou accentuées, nettes, abruptes même : « J’aimais voir ma peau érafler leur peau comme un crayon noir sur un papier blanc »  (p 88) …   « Les mots arrachés comme on vide le ventre d’un poisson »  (p 92-93)

Et puis les odeurs des mots… « La pièce sent le cumin et le lait brûlé » (p 62)

C’est vrai, Shumona Sinha joue avec les mots comme avec des fruits, les soupesant, les assemblant,  les enfilant en perles vivantes. Elle  s’en approche différemment : entre ses doigts, ils prennent des tournures inquiétantes, des personnalités insolites, formant des phrases articulées, vivantes, libres. Et cela se traduit pour le lecteur lambda, par des émotions neuves, inédites. Shumona Sinha provoque un regard autre.

Une écriture arc-en-ciel, où les mots sont en couleur, des couleurs violentes qui saignent sur ses pages. Le livre se lit avidement. Et nous laisse défaits !

Publié dans Nananews le 10 janvier 2012


© Maïa Alonso

Calcutta, Ed. de l'Olivier, 2014

Le tout dernier livre de Shumona Sinha, Calcutta, aux éditions de l'Olivier. Rentrée littéraire 2014. Elle nous pésnete son roman dans cette vidéo (je  ne l'ai pas encore lu...)