Quelques extraits de L'Odyssée de Grain de Bled...

Chant XVI - P. 67

Il tressaille car elle vient de lui prendre la main. La sienne est tendre et lisse, parfumée. Il ose incliner ses lèvres dans la paume tiède et le baiser qui s’y blottit dure encore aujourd’hui. Il murmure:
– Oh, Ma Kahena...
Dans l’ombre, elle hoche doucement la tête tandis que son buste se balance d’avant en arrière dans une attitude de mère douloureuse.
Pourtant il l’entend rire de nouveau.
Alors il la regarde. Alors basculent les horizons.

Chant II - P. 23

– Il fut un temps où les marins nous appelaient avec déférence Mare Saevum – mer cruelle. Nous en avons dispersé des flottes romaines alors qu’elles revenaient d’Afrique chargées de butins ! Nous en avons englouti des navires, de César à Charles Quint ! Alors qu’ils pensaient prendre la mer, c’est nous qui prenions ces audacieux et impudents conquérants ! Mais aussi que de baisers avons-nous dispensés dans le cou des fiancés que nous avalions ! Notre époque préférée, les hommes l’ont appelée Antiquité, scandait en cadence le clapotement des vagues.

Chant XVI - P 67

Dihya-Kahena
Dihya-Kahena

– Tu lis trop de légendes, Grain de Bled, dit-elle en éclatant de rire. Et la nuit tombe tout à fait. Des heures entières s’égrènent dans un silence à la fois pétrifié et doux comme l’attente d’un sauveur. Il tressaille car elle vient de lui prendre la main.

Chant I - P19

Summerlight,by Francis Di Tommaso
Summerlight,by Francis Di Tommaso

Je me dressais alors de toute ma splendeur dans l’indigo du ciel d’où les fleurs extraient leur parfum pour l’exhaler, couleur que les hommes du désert ont sagement adoptée pour rappeler qu’ils tiennent debout, qu’ils sont ce trait d’union tombé du ciel pour fertiliser la terre.

Chant XII - P 56

Tipasa
Tipasa

– Au secours, Kaos, libère-moi de ces souvenirs qui ne
cessent de faire s’entrechoquer la chair de ma chair, ma
terre, mes semblables !... Aie donc pitié de nous. Reviens
me tirer de ce gouffre creusé par trop d’horreur ! Je ne
veux plus penser. Je veux danser. Rire. Avoir des rêves
comme tous les enfants du monde. Je veux faire une
ronde avec Tipasa, Salsa, Antiqua et toutes mes soeurs, les
amies, les ennemies, les réconciliées... Je veux aimer la
peau blonde du désert et me sentir enserrée par les
cuisses fermes des guerriers au repos, des guerriers de
trêve et de paix.
Je veux une terre de paix.

Chant II - P 22

Emporté à travers le désert comme une vulgaire touffe d’alfa, Grain de Bled est un maelström de souvenirs. Il s’adresse à la postérité avec sa verve de bouffon décidé à ajouter son exclamatif murmure à l’histoire intemporelle qui tisse et tend les fils à l’arrière de la tapisserie universelle. Sa voix s’incurve dans l’immensité des dunes, le précède jusqu’aux confins de l’Atlas.

Chant II - P 23

Il y avait là, un cirque creusé dans le roc. Face à la mer. L'apparition resterait inoubliable. Grain de Bled commençait à se détendre. Près de lui, fascinée, Kaos regardait la belle, un amas de coquillages à ses pieds nus, et qu'une écharpe de vague crémeuse ceignait aux reins. Des siècles plus tard, elle inspirerait un génie italien, au doux prénom de Sandro. Mais il aura alors oublié qu'il assistait lui aussi à cette mémorable rencontre quand il n'était que poussière de coquillage, pourtant rien n'est plus entêté et endurant que la mémoire de la poussière...

Chant XIX - P 79

À l’instant paraît Rachid le bègue, le petit cireur de chaussures du faubourg de Sidi El Houari. Il s’agenouille devant Grain de Bled qui se redresse fièrement sur son céans, repousse son feutre sur le côté, tortille sa cravate de satin damassé. Ses larges fesses s‘étalent sur le banc. Il a pris de l’ampleur avec l’âge.

Chant XIII - P 58

Le murmure plein de rage s’élargit dans le sable qui boit le crachat. Aucun de ces amants présumés dont Ifriqiya ne s’éprendra jamais, non, aucun, ne pourra se vanter d’avoir obtenu ses faveurs, ses frissons ou son amour. C’était déjà ainsi au jour du commencement, ce le sera encore au Jugement dernier. Ifriqiya n’est que violence et absolu. Seul peut-être un dieu pourrait espérer conquérir son cœur, un jour, dans une éternité nouvelle ? Mais ce dieu, quand naîtrait-il ?

Chant I - P 17)

Paradisaea apoda
Paradisaea apoda

(Les Paradisaea apoda) Ceux-là mêmes qui obsèdent les amoureux de la pure beauté, fascinés par le spectacle de leurs parades nuptiales. Ailes ouvertes, frémissantes, hystérique froufrou, ils agitent les longues plumes, filaments soyeux, de leurs flancs aux teintes somptueuses, chorégraphie qui métamorphose l’arbre-aux-amours en un impressionnant kaléidoscope.

Chant XIV - P.60

By Abdelkader Belkhorissat
By Abdelkader Belkhorissat

Tlemcen marche sur les ruines des rêves humains dont elle se rit doucement, se faufilant à présent dans les ruelles bleutées d’un matin qui embaume l’amour à la sauvette et le jasmin. Elle se cache sous la crasse, la fumée et la misère pour mieux tisser sa poésie, dont l’âme et la beauté survivront toujours en elle.

Chant XIV - P 62

Jardin de Ziryab, reproduction du 16ème siècle
Jardin de Ziryab, reproduction du 16ème siècle

Je parle ici du Maghreb, le bel Occident, évidemment et non des terres du continent occidental. Leurs fils enténébrés viendront ensuite pour s’abreuver à la Science apportée par nos frères Andalous prodigues d’une civilisation qui étonnera le monde encore longtemps, d’un esprit de génie. Cette universalité dont je rayonne : la science, l’art, la médecine, la philosophie, l’architecture, les mathématiques et la musique ! Ah ! Ces mélopées empreintes de nostalgie d’une tristesse à accabler les cieux...

Chant XXII - P 91

Mais là, à l’abri des jugements, j’avouais ma philosophie toute simple : la route et le soleil. J’étais née pour cela. Je suis venue sur cette terre pour cela. Le soleil et la route. L’errance brûlante. Comme toi, Grain de Bled, comme toi… Et la joie goulue de goûter à ces ineffables élixirs que sont les couleurs prodiguées par la lumière du désert…

Chant XXII - P 91

Quand enfin la chaleur du jour se trempait dans les vapeurs légères du crépuscule abrupt, je quittais ces lieux de paix pour marcher vers les dunes ronronnant et faisant les belles au pied du djebel Mektar. Une montagne digne et fière, d’un bleu durci tranchant avec la rouille en fusion de la fin du jour. Là sans cesse renouvelée, j’oubliais mes soucis.

Chant I - P. 21

– Alors les ombres reviennent comme des chiens fugueurs qui se repentent, s’allongent démesurément devant moi. Avec le déclin du jour, leur importance s’accroît au point de nous réduire à la consistance d’un fil, d’une poussière.

Épilogue - P. 97

Rachid rit de bon cœur, s’agrippe à la maigre végétation, slalome entre les figuiers de Barbarie qui ébouriffent les berges de la rivière. Leurs racines, habituées à la sécheresse, se gorgent goulûment de l’humidité laissée après le récent orage diluvien. Leurs raquettes se multiplient tout le long de l’Oued-el-Abd.
Quand c’est l’époque, Rachid que Marie-Sahara s’entête à appeler Syrâd, cueille les fruits mûrs et juteux avec une dextérité innée que la fillette lui jalouse, elle qui ne réussit qu’à s’empaler les doigts sur mille dards minuscules, farouches protecteurs des Karmous N’Sara.

Chant XIV - P. 63

Jamais ne perds courage ou ne flanche. Marche droit, même courbé. Dieu me l’a dit, il écrit avec des lignes courbes. Allons cesse de douter, petite âme ! Cesse de le bouder, de lui tenir rigueur du temps qui s’écoule à jamais... N’oublie pas : ton seul refuge, c’est l’horizon infini. 

Chant IX P. 48

La fresque se teinte de sang, de cervelles éclatées, d’os broyés, de tripes arrachées, dégoulinantes. Et plus le Chant est atroce et sanguinolent, plus le rire sonore du berger retentit. Grain de Bled en a la nausée.

Chant XI - L'approche des cavaliers arabes - P. 55

By Eugène Fromentin
By Eugène Fromentin

– Tout rentrera dans l’ordre et le silence, murmure encore la ruine. Les morts enterrent les morts et la foi du Crucifié va tomber en poussière, éparpillée par les fiers cavaliers arabes qui approchent. On entend le martèlement des sabots de leurs superbes coursiers. Les femmes tremblent, mains crispées sur leur ventre et les enfants hurlent. L’aigle plane comme une flèche brisée contre le ciel trop bleu et les hyènes se pourlèchent les babines. Écoute, enfant du Bled, écoute, ils approchent, ils arrivent. Ils sont là. De la tranche de leur sabre, bessif, ils feront oublier jusqu’à l’ombre des Roumis...

Chant XXI - Igilgili - P89

– Je te laisse à ta guerre sainte, Si Khaireddine. J’ai besoin de revenir vers mes dunes bien-aimées. Je suis las de ces brutalités qui lacèrent cette terre dont personne ne veut entendre qu’elle est indomptable, inaliénable…
Toujours cette nécessité de domination, et vos prérogatives.

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