Les archipels ensevelis de la mémoire

Préface de Gil Jouanard pour L'Odyssée de Grain de Bled en terre d'Ifriqiya

Lorsque nous grattons la surface de notre mémoire propre, celle où s’inscrivent nos faits et gestes, nos souvenirs personnels, nos peines et nos joies, notre nostalgie et notre aspiration à une existence plus ample et plus légère, ce sont souvent des Atlantide ou des Ys qui ressurgissent du fond des mers ou des tells ensablés.
La mémoire de Maïa Alonso, ensablée depuis des temps immémoriaux, sort à la fois comme la Vénus de Botticelli de la mer étale, la nostra, naturalmente, et comme l’Ur ensevelie des débuts de l’humanité consciente de son ambiguë spécificité.
C’est que Maïa n’a ni période d’élection ni domicile identitaire fixe : fille de « petits blancs » arrachés par les armées du roi Charles X à la lointaine Sublime Porte en deuil de Mehmet II et du grand Suleyman, même pas d’origine française, elle a dans les veines de ce sang andalou qui ne sait plus, depuis Tariq, s’il est Ibère ou Amazigh, qui est en fait les deux, et quantité de mythes à la fois fondateurs et destructeurs. Fondateurs d’imaginaires mouvants ; destructeurs de certitudes trop assurées.
Chassée par l’Histoire de ce bled sans doute un peu magnifié puisqu’il est celui de son enfance, elle ne sait plus trop d’où elle vient, ni qui elle est. C’est une disposition qui convient aux poètes, chacun, comme le Gaspar Hauser de Verlaine, venu, calme orphelin, riche de ses seuls yeux tranquilles, vers les hommes des grandes villes. Un peu perdu, l’enfant se cherche de fantasme en réalité, avec tant d’acharnement et d’authenticité que le simoun et le siroco l’emportent finalement sur le mistral et la tramontane.
À qui s’identifier, dès lors, sinon à ces grains de bled qui, de l’Atlas au Fezzan balaient la steppe et le désert, les dunes de l’erg et les arrêtes du Djebel ?
S’il est une Histoire méconnue, y compris des actuels habitants de ce Maghreb, qui fut autrefois Numidie, Ifriqiya, pays des Gètes et des Amazighs, c’est bien cellelà. Maïa, native de cette terre complexe, sinon ambiguë, s’est lancée à la recherche de traces qui se perdent dans les nuits de colonisations successives, la française, certes, la turque bien sûr, l’arabe évidemment, la vandale, la byzantine, la romaine, la phénicienne. Elle remonte ainsi à Didon ; dès lors, la pacifique et mercantile couche de civilisation post mésopotamienne vient ponctuer son forage intime des strates de la géologie mentale d’un pays qui ne fut que de façon exceptionnelle une Nation ou un État, puisque le nomadisme tribal y perpétua durant des siècles l’immémoriale tradition chère aux anciens peuples à peine effleurés par le Néolithique (et l’on sait que celui-ci fit long feu dans la zone comprise entre le massif rocailleux et le désert sans concession, où ses traces subsistent pourtant sur quelques impressionnants vestiges de gravures rupestres).
Maïa, donc, au mépris de sa propre mémoire atavique, ancrée dans l’univers celtibérique et araboberbère de l’Andalousie, plonge sans scaphandre dans les fonds abyssaux d’une féérie digne à la fois des antiques pratiques celtiques et du conte arabe, héritier du vieux legs suméro-akkadien. Ce sont les mille et un matins de brume et de sable chaud, les mille et une soirées de jasmin et de fleurs d’oranger, les mille et une nuits d’onirisme tourmenté et de tendresse attachée à sa nostalgie comme le lierre au tronc du chêne ou comme l’ortie aux ruines d’un passé d’autant plus énigmatique qu’oublié.

Alentours de Mascara
Alentours de Mascara

Quelques points de stabilité cependant : cette Kahina par exemple, souveraine de l’insurrection, héroïne de première grandeur. Et ces Juba, ces Jugurtha, ces Tacfarinas, ce demi-Ptolémée et quasiment César de Maurétanie, qui s’inscrivent dans le filigrane du non-dit.
La petite Espagnole du bled y noie son ibérité originelle pour se fondre dans une fantasmagorie mythologique et féérique.
Et c’est bien cela qu’elle ravive, en des temps où nos moeurs en ont perdu l’antique familiarité : l’art du conte réinvesti de ses vertus poétiques et oniriques.
Cela remonte en elle de si loin que l’on se demande par quelle diaclase de son imaginaire ces effluves ont bien pu se faufiler jusqu’à l’orée de son écriture, pour l’ensemencer, la nourrir, la vitaliser, tout en la faisant
s’égarer, se perdre, ainsi que font les traces dans les dunes mouvantes de son pays.
Ni conte arabe ni mythe antique, ni fantasmagorie nordique, c’est un univers intrinsèquement maghrébin, lentement décanté, légèrement parfumé de menthe, celui que l’on pouvait goûter (je m’en souviens pour y avoir perdu le nord, en 1963, dans un « café maure » du petit port de pêche de Kristell, dans la proximité d’Oran, quand j’ai cru pouvoir participer à l’émancipation d’une Algérie dont la mémoire était en train de se constituer) en cette heure rare où tous les espoirs étaient permis, y compris la redécouverte d’un univers fluctuant, de puissantes affabulations, où se mélangeaient encore les langues et les civilisations, depuis l’une des premières générations d’Homo Sapiens jusqu’à la bravoure d’Abdel Kader ou au génie de Kateb Yacine.
On ne saurait entrer dans ce récit poétique comme dans un roman : c’est une fresque lyrique, qui se rêve ellemême en se disant, mi-fable, mi-chant, selon une vieille tradition qui courut et parfois encore se murmure, de Bagdad à Tlemcen.

 

Gil Jouanard

Gil Jouanard dans le sud de l'Ardèche
Gil Jouanard dans le sud de l'Ardèche

Gil Jouanard, né le 11 décembre 1937 à Avignon, est un écrivain français découvert par René Char. A vécu à Paris, Oran, Hambourg, Marseille, Villeneuve-lès-Avignon, Montpellier. Après avoir été journaliste de 1962 à 1965, occupe les fonctions de rédacteur d’édition, puis d’attaché à la direction littéraire dans une société d’édition encyclopédique jusqu’en 1974. Directeur adjoint, responsable de l’action culturelle et de l’information, du Nouveau Théâtre National de Marseille (Compagnie Marcel Maréchal) de 1975 à 1977.

Dès 1977, il a créé les Rencontres poétiques internationales de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon,  et fonde la Maison du Livre et des Mots, qu’il dirige jusqu’en 1985. En 1986, il créa à Montpellier le Centre régional des lettres du Languedoc-Roussillon et la Maison du livre et des écrivains, qu'il dirigea pendant presque 20 ans, jusqu'à leur fermeture en 2004.

Il fut le président de la Fête du livre d'Aix-en-Provence, manifestation qu’il avait créée en 1977 et dirigée jusqu’en 1979. Dans le même temps, il a collaboré à de nombreuses revues et organisé des échanges littéraires tant en France qu'à l’étranger.

Gil Jouanard a collaboré à de nombreuses revues, notamment : Action Poétique, Argile, Exit, Arfuyen, la Revue de Belles Lettres, Sud, Solaire, Alphée, In’hui, Port-des-Singes, Autrement, Vagabondages, Grande Nature, Limon, la NRF, Caravanes, Recueil, Voix d’encre.

 

Auteur prolifique, il a publié des études, des préfaces et des articles à propos de : Follain, Reverdy, Bachelard, Réda, Trassard, Powys, Jaccottet, Bonnefoy, Wang Wei, Char, Rilke, Michon, Jean-Henri Fabre, Tortel, Gadenne.

Ainsi qu'une multitude d'ouvrages dont ici seulement quelques titres :

 

Aux éditions Verdier :

   
  Le Goût des choses, 1994
Plutôt que d’en pleurer, 1995
C’est la vie, 1997
Le Jour et l’Heure, 1998
Mémoire de l’instant, 2000
Untel, 2005

D’après Follain, Deyrolle, 1997
L’Envergure du monde, Deyrolle, 1996
Bonjour, Monsieur Chardin !, Deyrolle, 1994

 

Chez d'autres éditeurs :

     

Tout fait événement, Fata Morgana, 1998.
Crépuscule musical, en coll. avec Colette Bourguignon, Filigranes, 1996
Aux Maramures, en coll. avec Bernard Blangenois, Fata Morgana, 1996
L’Œil de la terre, Fata Morgana, 1994
Aires de transit, Seghers, 1992
Savoir où, Fata Morgana, 1992
Le Moindre mot, Fata Morgana, 1990
L’Eau qui dort, Fata Morgana, 1987
Un corps entier de songes, Fata Morgana, 1985
Sous la dictée du pays, Slatkine, 1982

 

Plus récemment :

Chez Phébus
  • Un nomade casanier, 2003
  • La Saveur du monde, 2004
  • Moments donnés, 2005

 

 

Aux éditions Isolato

  • L'Œil circonspect (à propos de Chardin), 2009
  • La Plus Belle Eau, 2009
  • "Dans le paysage du fond", 2013

Aux éditions Tertium

  • "De la Baltique aux Balkans", 2013

Aux éditions du Chassel

  • "Voyage à Païolive en Ardèche Méridionale", de Véronique Groseil (dessins) et Gil Jouanard, préface de Pierre Rabhi, 2013. ISBN : 979-10-90929-04-3
Gil Jouanard
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