Quelques extraits des Enfants de la Licorne

le décor du roman
le décor du roman

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Saint-Malo, 6 juillet 2005, 21 h 15

Il y a eu cette lumière trop vive. Les yeux qui plongent dans le brasier. Et puis très loin, comme des coups de tonnerre fracassant le monde ; et puis encore après, du coton dans les oreilles. De la neige sans le froid. Juste du silence étincelant. Je n'avais jamais vu le silence. Là non seulement je le voyais mais j'étais dedans comme dans une robe fourreau…

Dedans et nulle part.

À un moment, je me suis dit : « Et voilà, je ne verrai pas les tours de Saint-Malo moi non plus. » D'ailleurs, il n'y a plus de tours à Saint-Malo. Tout au plus des tourelles sur les remparts. Mais la légende est tenace, inventée par Pierre, mon grand-père, née dans un livre de contes qu'il avait reçu enfant, pour un de ses anniversaires. On n'offrait pas de livres à la Quitterie. Qui donc avait eu cette idée saugrenue d'offrir la vie de Robert Surcouf à un enfant de viticulteurs ? Un enfant de la terre et non du vent du large ! Un enfant qui aurait pour seul horizon les soubergues[1] et la vigne en paliers avec en contrefort le Pic Saint-Loup, dans le haut pays d'Hérault ?

[1] collines en terrasses plantées de vignes

Pages 22-23

Zabel respecta le silence de son frère. Elle hochait la tête machinalement, ponctuant leurs pensées communes. Au bout d'un long moment d'attente, il poursuivit :

—Quand le verdict est tombé avec le coup de marteau, j'étais glacé. Adjugé. Et puis le trou sans fond. Depuis je ne sens plus rien. Je suis mort à ce moment-là.

Il rappela ensuite à sa sœur les propos de Léon-la-Crevette et son conseil d'ouvrir un commerce.

 —Tu imagines cela, Zabel ?

Elle frissonnait. Que pouvait-elle ajouter ?

—Les enfants appartiennent aux temps modernes. On ne se met plus en guerre pour reconquérir ses terres. Les envahisseurs d'aujourd'hui ont tous les droits. L'argent et les nouvelles consciences font bon ménage. C'est ainsi. La nouvelle patronne de La Quitterie est riche et étrangère. De sérieux atouts pour triompher des petits de la terre, nous qui sommes pécheurs d'être nés sur notre terre et de l'aimer…

—Non...

La tête de Zabel refusait encore mais elle avait perdu sa conviction. Le nom des Beltramet était lié à l'histoire du Languedoc. La Quitterie en était le témoignage usé mais vivant. Éjectés de la matrice qui avait fécondé leur race, les Beltramet perdaient toute identité, toute appartenance. Sous le ciel indifférent, leurs racines béaient. François poussait un morceau de silence devant lui, du bout du pied. (Page 22/23)

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Les pensées de Sébastiane s'assombrissent de plus en plus tandis que son regard s'attache aux volumes, à la lumière et aux ombres de la chambre. Ses yeux se sont remplis de larmes. Mamibel trottine vers son petit oiseau couleur de pluie. Elle frotte sa frimousse fraî-che, un peu molle, contre le petit nez mouillé. Sa tendresse déclenche de soudains et incontrôlables hoquets. La gorge nouée de détresse, Tiane miaule :
— Mamibel…
Tant bien que mal, Mamibel s'accroche un sourire fragile aux coins des lèvres:
— Tsu-tsu, mon petit amour.
Sa voix chante les brisures du temps.

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Elle essuie soigneusement ses traits avec le coin de son tablier. Un léger baiser hésite sur la tempe blanche de la vieille dame. Mamibel retient la main de Zabel dans la sienne et y appuie sa joue :
— La réalité, mon enfant, la réalité se trouve dans notre coeur. C'est là que nous gardons nos souvenirs. Personne ne peut nous les prendre. Nous sommes sur un bateau qui s'éloigne sans cesse des côtes où nous avons été heureux. Il faut accepter cela.
Il faudra sans doute arriver à un bel âge pour accepter comme Mamibel, pense Zabel en hochant la tête. S'il faut toujours laisser quelque chose derrière soi, autant ne pas avoir de coeur, se dit-elle. Et elle regagne la droguerie, au centre du village.

St Martin de Londres... devenu Loubet
St Martin de Londres... devenu Loubet

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Un soupir tombe comme un coussin usé au pied de Mamibel. Elle le cueille avec tendresse, toute attentive à l'inquiétude de sa petite-fille. Elle voudrait bien lui offrir un coupon de vérité taillé dans sa propre vie pour répondre avec précision à l'attente fébrile de Tiane. Mais a-t-elle bien connu les hommes qui l'ont entourée depuis l'enfance : père, oncles, époux, ouvriers, voisins, fils ? Le berger... Son confident, il y a bien longtemps... Mamibel a envie de lui dire : il y a eu pour moi deux sortes d'hommes, mon Pierre et tous les autres. Elle puise les mots dans son coeur.

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— Les hommes, dit encore Mamibel à voix basse, ils font du bruit. Ils ont la démarche lourde et labourent là où ils devraient seulement effleurer. Mais pourquoi leur en vouloir ? Ils sont vivants. Ils sont notre merveilleux cadeau, ma colombe. N'oublie jamais, Sébastiane, la femme est la maison de l'homme, sa terre, ses racines. Quand elle a tout donné à l'homme, elle n'a rien fait de plus que ce qu'il fallait. C'est pour cela qu'elle y trouve de la joie. Heureuse la femme qui donne à l'homme qui accepte de recevoir.
— Je ne peux pas être... ça ! Moi, je veux bâtir, créer, vivre, pren-dre et sentir. Je ne veux pas de la gloire des martyrs. Tu ne m'as jamais dit de telles choses. Tu n'as jamais été ainsi, une battue, une victime. Tu étais forte. Tu l'es toujours. Tu as dirigé, dominé, agi. Je veux ressembler à cette Mamibel-là ! Être forte et sauver La Quitte-rie. La reprendre. Gagner sur tous les autres. Et gagner Ludovic.

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Tiane, c'est la colline, les ciels balafrés ou somptueux, les aro-mates, les pierres des chemins chaudes de soleil, de vie. Les moutons sauvages, l'ânon, les grillons du soir, les cigales qui ajourent l'air d'une dentelle de chaleur. La fontaine. Les rendez-vous à la capitelle de Fanoux. Les agneaux nouveau-nés. La Quitterie…

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