"Le soleil colonial - Au royaume des cailloux", extraits...

Prix Terre d'Eghriss/L'autre rive (2014)

Une partie de ma famille à Tagremaret
Une partie de ma famille à Tagremaret
Ecole de Marie-Sahara...
Ecole de Marie-Sahara...

(Extrait P. 154)

Perdue dans ses pensées et sa jeune nostalgie, Marie-Sahara capta soudain des mots bizarres. Elle se redressa, orienta son pavillon auditif tel un radar pour rendre aux sons tout leur sens. Elle reconstitua la phrase assassine avec horreur. Le maître venait tout simplement, sans même s’en rendre compte, de lui déclarer la guerre ! Les mots résonnaient dans sa tête, l’écho s’amplifia.
— Oui, il l’a dit, je te jure, il l’a dit ! Il a osé le dire !
Oukh’ti, tu vois toujours le pire. C’est normal qu’il aime son pays !
— C’est que des gros mots ce qu’il a dit ! Moi, je te dis que c’est une attaque !
Sans aucune notion du climat passionnel, ni des sensibilités diverses qui faisaient la richesse de son école, l’instituteur n’avait rien trouvé de mieux à dire que :
Votre pays est très beau. Mais si vous connaissiez la France ! Et la région d’où je viens, l’Auvergne, c’est encore plus beau, les enfants !
C’était sans doute bien plus le ton arrogant de l’intrus que ses paroles qui avaient frappé Marie-Sahara de plein fouet. Son inten-tion était de faire aimer la métropole. Il n’avait réussi qu’à allu-mer une antipathie farouche chez sa petite élève. Elle n’avait rien dit. Elle l’avait juste foudroyé du regard avec, inscrit en lettres de feu dans les yeux : RIEN NE PEUT ÊTRE PLUS BEAU QUE MON PAYS !
Dès cet instant, Marie-Sahara se mit à honnir la belle France et elle cessa de comprendre pourquoi on voulait tellement rester français !

La plaine d'Eghriss... P. 35

Le départ, P. 15-16

Noyée parmi les corps agglutinés sur le pont, dos à la côte qui s’éloignait dans le fracas de la houle et le cri aigu des mouettes, son épouse Maria-Luz Vega Garcia, acculée plus qu’appuyée au bastingage, laissait errer son regard sur la surface des vagues mousseuses, fendues par l’étrave du bateau. À peine dix-sept ans se disait-elle et déjà le coeur brisé. De ses doigts gantés, elle égrainait un chapelet d’ivoire mais son âme n’était pas à la prière.

Femmes d'Alger sur les terrasses par J-A Meunier
Femmes d'Alger sur les terrasses par J-A Meunier

Visite de l'appartement à louer, P 23-24

Blason d'Oran
Blason d'Oran

Munis de leurs maigres baluchons et tenant serré dans la ceinture le peu d’argent sauvé du désastre financier, José-Luis Vega Ramos et son épouse s’étaient retrouvés hors du port, ballottés comme fétu de paille par le flot humain. José-Luis avait décrété qu’ils resteraient à Oran pour le moment. La ville étouffait dans ses ruelles étroites. Mais le couple n’en était guère affecté. Avant la fin du jour, ils avaient signé un bail chez un commerçant Kabyle qui mit à leur disposition un logis composé de deux pièces faisant partie de sa vaste résidence constituée d’une enfilade d’appartements et de patios tapissés d’azulejos délavés. Des colonnades ciselaient les espaces de séparation.
La visite des lieux fut conduite par un géant noir, vêtu d’une djellaba immaculée. Un chèche tout aussi blanc s’enroulait sur sa tête. Les Vega le prirent pour le propriétaire. L’homme eut un grand rire et secouant la tête il raconta : (...)

La mort de Maria-Luz, P. 75

La voix la traversa et elle sursauta. Sur ses gardes, elle regarda autour d’elle. Mais elle était toujours seule chez elle et personne dans la cour, non plus.
— Quién es ?
— Tu m’appelais la Piel Roja, tu as oublié ?
— Je suis vieille, mon amie ! C’est toi qui as vidé notre cour et la rue ? Tout est tellement silencieux et paisible. Où sont passés mes voisins ?
— Peut-être que c’est toi qui n’es pas là ?
Maria-Luz haussa les épaules. Piel Roja était devenue maboule elle aussi.
— Allons lève-toi, hermanita et viens danser au soleil. Tu as perdu tes vieux ans. Tu es jeune à nouveau. Danse, danse, ton José-Luis va jouer de la guitare… Chante, chante, avant la nuit. Tu ne pourras jamais compter toutes les étoiles et pourtant, souviens-toi, il les mettait dans tes cheveux… Ces nuits de grande nuit quand tu disais : pleure, pleure, ô mon chagrin, doux chagrin sur mon enfance…

Lycée de Jeunes filles en bas de la rue Catinat (Mascara)
Lycée de Jeunes filles en bas de la rue Catinat (Mascara)

(...)

— Voici venir le cheval fou, il cravache le dos des oliviers, il avale les petites filles. C’était demain, ne pleure plus, c’était demain, il reviendra. Ouvre la porte, le sable glisse, dans la pénombre… Tu te souviendras des heures d’absence qui sentent bon la menthe et le jasmin. Il est au loin où le temps passe…
Filomena chantait avec les yeux et sa bouche cousait tous les silences.
— Je t’appelais petite mère et dans tes yeux je prenais vie… pour un instant, pesante sur cette terre… Nos mains viendront semer des chants de plein soleil… Poussière dehors, poussière dedans. Poussière, poussière, poussière…

Le jeu de la Koura par Etienne Dinet
Le jeu de la Koura par Etienne Dinet

Le Jardin Pasteur, P. 54

Depuis leur réconciliation la veille de l’anniversaire de Pauline, la jeune fille se montrait apaisée et joyeuse. Leur univers se cantonnait au patio. À peine sortaient-elles pour quelques courses dans le quartier, leurs pas hâtifs crissant dans la pous-sière dorée de la chaussée et des trottoirs.
Se rendre à la mercerie d’Amghid en plein Babali était ce jour-là leur plus longue sortie ensemble. Pauline, loin d’imaginer le but de cette promenade, suivait joyeusement sa mère par le Jardin Pasteur. Une profusion d’arbres s’emmêlait de part et d’autre de l’allée centrale : lauriers roses, bougainvilliers, bigaradiers, rosiers. Un parfum entêtant s’en dégageait.
Elles saluèrent le gardien qui marmonnait dans un jargon fait d’arabe et d’espagnol. Elles allèrent jusqu’au petit pont en bois qui enjambait l’oued presqu’à sec. Seule une forte pluie lui rendrait sa vigueur.

Promenade du Jardin Pasteur
Promenade du Jardin Pasteur
Jeu de la Krouta, Etienne Dinet
Jeu de la Krouta, Etienne Dinet

Le jeu des nuages - P. 42

— Oupa ! Oupica !
On l’appelait du dehors. Elle reconnut la voix fluette de son compagnon de maraude, Djilali, qui s’obstinait à l’appeler à sa façon. Elle se releva en douceur pour éviter d’imprimer un mouvement au matelas et se glissa sur le balcon. Elle y retrouva l’enfant balafré d’un large sourire :
— Oupa, regarde ! Regarde les nuages ! Viens jouer !
Levant le nez elle vit qu’en effet le ciel habituellement d’azur profond s’était voilé d’une mosaïque blanche. Jeu rare donc précieux, tous deux en raffolaient. Ils filèrent sur la terrasse qui servait de toit au dernier étage et s’allongèrent côte à côte sur le ciment brûlant et le jeu commença : ...

Souvenir d'Orient par L.-E. Pinel
Souvenir d'Orient par L.-E. Pinel

REMERCIEMENTS

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Avec toute ma gratitude pour ses souvenirs à ma Maman,
à Sandrine Belz, Michèle Perret, Maurice Calmein et Gérard Rosenzweig pour leur aide ;
à Gérard Fuentes, Jean-Erick Gil, Claude Guirao, Colette Jaen Quintilla pour les renseignements fournis sur Mascara sans oublier la conférence magistrale du Dr A. Cros* ;
à mon frère Pierre et mes cousins Rénou et Denise, Dominique, Suzanne, Renée, Patrice et Magdalena ;
à mes neveu et nièce Stef et Carole ;
à André Ambit, Britt Bourger, Jean-François Clavel, Colette Coppack, Pierre Dimech, Angeline Fagès, Chantal Ferrero, Jo Jomary, Denise Lassartesse, Georges Lévy, Maiwenn Madec, Christian Miègeville, Jean-Luc Monneret, Yves et Nicky Niemant, Christian Ortéga, Jean-Félix Vallat, et Roger Vétillard pour leur soutien ;
à Georges Belmonte (et son père qui m’a raconté comment lui – comme les autres colons – s’est vu désarmer sur décision de Paris, le laissant sans possibilité de se défendre en cas d’attaque de sa ferme), Hervé Cuesta, Viviane Ezagouri, Georges Festa, Nicole Guiraud, Jean-Pierre Lledo, Danielle Pister, Jean-Pierre Pister et Eric Wagner pour leurs notes sur le 5 juillet 1962 à Oran.


* Conférence avec projections lumineuses faite au Théâtre municipal de Mascara, le 20 mars 1903, par le Dr A. Cros. Numérisée et publiée par Jean-Louis Viguier (http://mascara.p-rubira.com/conference-1903.htm).

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Commentaires : 4
  • #1

    maia-alonso (samedi, 24 mai 2014 20:08)

    Vous pouvez laisser un commentaire, c’est simple. I suffit de cliquer sur "écrire un commentaire". Je le précise car on m'a fait savoir que ce n'était pas explicite... Merci de votre attention !

  • #2

    Nath (jeudi, 14 août 2014 11:35)

    ...............et voilà !
    Un petit passage, une tite brise...........

  • #3

    maia-alonso (jeudi, 14 août 2014 15:02)

    Merci Nath ! J'espère que si tu as lu mon Soleil, il t'aura réchauffé de ses rayons !

  • #4

    Mokhtar MAIZI (vendredi, 20 mars 2015 18:24)

    Ho! oui, la nostalgie, un genre qui ne doit pas exister. Il fait changer le tempérament humain. Il fait méditer. Il fait pleurer. Il fait rajeunir .