Chapeau vole...

Paru dans Le Poilu de Mascara n° 86 - Avril 2016

C’était le jour. Le grand jour. Celui de leur rendez-vous. Il y avait si longtemps … Des décennies avaient coulé depuis qu’elle était partie. Allait-il la reconnaître ? Elle avait forcément changé. Vieilli. Il ne savait l’imaginer vieillie. Elle était si belle dans sa mémoire fatiguée ! On ne garde que le meilleur. C’était ce qu’il avait fait de leur vie. Retenu le meilleur. Combien de fois depuis son départ n’avait-il pas déroulé le film de cette dernière journée ! Elle était ravissante dans sa robe à fleurs. Il disait :

— Tu sens si bon dans cette robe ! Tu es mon printemps. 

Et elle riait aux éclats. Une cascade d’eau verte et fraîche ruisselait encore dans ses oreilles. Il l’avait aimée. Dieu qu’il l’avait aimée ! Depuis le premier jour ou probablement même avant. L’amour, cet amour-là ne commence pas pour finir, non il est de toute éternité. Comme un train fou lâché dans l’espace, sans gare, sans escale. On se trouve à bord on ne sait comment…

Il  n’avait aimé qu’elle.

Oui bien sûr, il pouvait bien le dire, il y avait eu une jolie galerie de portraits dans sa vie amoureuse. Mais elle…

Elle était l’Unique. La Précieuse.

Ce jour-là, ce dernier jour, elle l’avait attiré à elle avec des mots pétillants :

—Fais moi voir cette frimousse de singe que je te bécote à t’en user les joues ! 

Et lui, l’idiot, de se débattre, de lui échapper, de la repousser en riant certes. Mais de la repousser. Il ne savait pas.    

Ils avaient arpenté le bord de mer bras dessus bras dessous en hurlant des chansons à boire, à s’en faire retourner les rares passants avec des regards réprobateurs. Il y a peu de monde à la mer les jours gris, les jours de pluie. Pourtant il lui semblait, à ce point de ses souvenirs, qu’il faisait un soleil splendide ce jour-là. C’est sûr, il y avait du soleil puisqu’il lui avait crié :

— Tu oublies ton chapeau ! 

Elle, sans se retourner, les bras en l’air, elle avait lancé :

— Je n’en aurai pas besoin là où je vais… 

Et lui, pauvre fou, n’avait pas fait attention. Cette phrase, lancinante, depuis, dans ses jours et ses nuits.

— Tu oublies ton chapeau ! 

— Là où je vais-je n’en aurai pas besoin… baisers, baisers, baisers… 

Avait-elle prononcé ensuite : je t’aime ?

Le vent avait emporté ses dernières paroles. Mais il lui plaisait de penser qu’elle l’avait dit.

A propos du vent,…  bien sûr ! Le chapeau ! Elle ne l’avait pas oublié mais une bourrasque brusque l’avait décoiffée  et le chapeau s’était envolé. Il s’en souvient parfaitement maintenant. Comment avait-il pu oublier, imaginer un autre scénario ? Il avait couru après pour le rattraper, du sable plein les yeux. Et puis enfin il avait pu le saisir et triomphant se retournait pour le lui rendre…

Mais la grève était vide.

 

— Le chapeau, il me faut le chapeau… 

— Que dit-il ? De quel chapeau parle-t-il ? 

— Je ne sais Pas. Je ne comprends pas, Docteur. 

— Il délire probablement. C’est la fin…

— Donnez-moi le chapeau. C’est pour elle. Depuis si longtemps… 

— Et que veux-tu faire de ce chapeau ? 

— Le chapeau… 

Il souriait et là, ces gens autour de lui qui avaient fait partie de sa vie, il ne les voyait plus. Il voyait le chapeau roulant dans le sable, il le saisissait enfin et courait vers elle pour le lui poser sur la tête. Elle était là, enfin.

Quelqu’un se pencha sur son visage pour capter son dernier souffle :

— Maman ! 

©Maïa Alonso

 

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Commentaires : 5
  • #1

    catherinebabou (mardi, 15 décembre 2015 10:58)

    que c'est joli et charmant et triste à la fois.. Merci Maïa de partager ainsi tes nouvelles si bien écrites.

  • #2

    Quintilla Colette (mardi, 15 décembre 2015 15:36)

    Que c'est beau Maïa et si émouvant! J'en ai la larme à l'œil... Merci.

  • #3

    Sara Do (mardi, 15 décembre 2015 15:48)

    C'est de toute beauté, cela ce lit avec tendresse et douceur et oui, une larme pointe au coin de l'oeil. Emotion.
    D'étoilement.

  • #4

    ChantalBlanc (mardi, 15 décembre 2015 17:14)

    C'est ainsi qu'un tout petit détail remplit une vie... beau

  • #5

    Maïa (mardi, 15 décembre 2015 17:24)

    Babou, Coco, Sara, Chantal... cela me touche vos petits mots déposés ici. Merci !