Exil à 15 ans...

Paru dans "Le poilu de Mascara" - N° 75 - Juillet 2013

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J’avais 15 ans. La guerre se délitait entre les différents protagonistes. Elle me déchirait de ma terre. Ma terre. Je l’aimais charnellement.

Je suis née dans le sud oranais, et j’ai grandi dans une ferme, à quelques kilomètres du désert : Aïn el Béranis. Un soir, mon père ramena un bébé fennec. Pour moi. Je voulus le serrer dans mes bras mais il me mordit de toute sa détresse. Je le laissais échapper, sidérée par sa violence incompréhensible : je ne voulais que l’aimer. Mais on n’aime pas sans l’accord de l’autre. Cet amour-là est une forme de violence.  Je ne le savais pas. J’ai eu un gros chagrin. 

Je t’aimais petit fennec. Tu étais les dents pointues de ma terre. Elle, je l’ai aimée dès mon tout premier éveil à la vie. Je me souviens d’avoir tété ses senteurs exacerbées par le crépuscule. J’ai mâchouillé des poignées de terre à la saveur rude dont il me reste  encore le goût dans la bouche. J’ai léché les étoiles et brûlé mes yeux dans le soleil. Et le dieu qui orchestrait mon bonheur entièrement animal, c’était mon père. Il m’éblouissait. Je ne peux aujourd’hui encore les dissocier. Ils étaient ma nécessité.

J’avais 15 ans depuis huit jours quand on m’a dit : nous partons. C’est fini. Sinon on va mourir.

Mais je veux mourir ici ! Je veux que ma chair se fonde à la terre, pas de cercueil, juste dans un trou. Et la terre par-dessus. Je veux ça, moi. A quoi bon vivre si on m’arrache à ma propre chair ? Mutilée à vie. A mort.

Choisis quelques affaires. On ne peut emporter que deux valises par personne. Il faudra que tu enfiles tes plus jolies robes les unes sur les autres. Sinon tu ne pourras pas tout emmener.

Mais vous n’entendez pas ? Vous ne m’écoutez pas ! Je veux rester…

Regarde, dit maman, les canaris sont morts ! La mère a tué ses petits et elle s’est fracassée la tête contre les barreaux… cela vaut mieux car j’allais les lâcher et un chat les aurait croqués.

Je suis un canari. Un fennec. Un grain de sable. Un grain de ce Bled. Tu ne peux pas m’emporter dans ce pays étranger. Ce n’est pas chez moi, là bas. On n’est pas comme eux. On ne peut pas faire ça.

J’ai 15 ans. Depuis huit jours. Ma meilleure amie, Tonie, est partie la semaine dernière avec toute sa famille pour la Corse, la terre de ses parents. Là bas, elle connaît. Elle y passe toutes ses vacances. Elle n’a pas l’impression de partir en exil.

Mais moi ! Je n’ai rien en commun avec les métropolitains. Les français de France. Ils ne nous aiment pas et je ne les aime pas mieux !

Je suis trop petite, trop légère dans mes 15 ans de rien du tout. Ils m’ont mise dans la voiture. Collée à la portière à laquelle ma main droite se cramponne, je regarde à en mourir le paysage charnel  qui défile par la vitre. Mascara – Oran : cent kilomètres sans retour. Cent kilomètres d’amour à vif. Les larmes interdites pour ne pas abîmer les dernières images…

Les roches blondes rabougries, la terre rouge et sèche, crevassée, gercée comme mon cœur qui rétrécit sous mon sein d'adolescente. Qui jamais plus n’aura la même envergure à l’échelle du ciel. Les bourrelets bleutés du djebel plissé comme une peau d’éléphant gigantesque, de mammouth peut-être. Mais je n’ai jamais vu de vrais mammouths !

J’ai vu des éléphants au cirque. Le cirque  de Paris est venu planter son chapiteau à Mascara et nous avons hébergé un couple, le frère et la sœur qui s’appelaient « les Hollymen ». Ils avaient un numéro au lasso et un lancer de couteaux. Ils étaient habillés en indiens. Elle avait des nattes de squaws. Elles étaient fausses. Quelle déception de les voir de près, sans leur costume,  à la maison ! Il ne faudrait jamais voir les artistes sans leurs paillettes.

Je regarde. Intensément. A m’en brûler les yeux. Ma terre s’étale, m’enveloppe. Je n’ai jamais eu d’autres horizons. Je n’ai jamais eu d’autre espérance que celle de me fondre à elle au jour dernier.

Malgré ma volonté tendue comme un arc, le paysage se dérobe, se mouille d’un bleu que je confonds avec le ciel parsemé de marabouts cubiques, chaulés. Dans le bleu du djebel, ils sont des voiliers …

Cent kilomètres de paysage pour tout héritage ! Je suis dépouillée et tellement riche pourtant ! Que faire de toute cette fidélité, de cet amour à peine ébauché ?

J’ai encore quinze ans. J’aurai toujours quinze ans.

Oh ! Avoir encore une fois quinze ans ! Retenir le destin. Lui imposer un cours différent. Rire encore avec toi, Sabri. Avec toi Djilali…

Notre vie serait alors sans haïk, ces oripeaux jetés sur notre histoire.

Il était une fois une poignée d’enfants du bled qui grandissaient dans la poussière de Takhmaret :  Sabri, Djilali, les Musulmans et Claude, Hélène, Josiane, moi, les Roumis…

Djilali qui est mort l’an dernier. C’est son fils qui m’a avertie par téléphone. Brièvement : « Djilali, mon père, il est mort ». Dis moi quand ? « En mai… » C’est pas possible. Djilali, on devait se revoir au moins une fois…

Avec toi disparu, la voix de mon bled s’est tue…

Rêves figés dans les laves d’un volcan inventé par la fureur des hommes. Éternel symbole de mon appartenance à ma Terre. L’Algérie.

©Maïa Alonso, 2007

 

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Commentaires : 3
  • #1

    cabanie (vendredi, 07 février 2014 18:38)

    ce que tu as ressenti je l'ai moi aussi vécu mais je n'ai pas eu ton talent pour le "transposer" à te lire ma gorge se noue et je ressens cette angoisse de partir et pourtant la peur de mourir m'a fait partir et tout laisser derrière moi .Je suis partie comme dans un rêve !!!!je n'arrivais pas à réaliser !!!

  • #2

    Ti Panier (mardi, 18 février 2014 20:13)

    Ce souvenir restera à jamais douloureux pour toutes les personnes qui l'ont vécu ainsi que pour leurs descendants. Ton témoignage est poignant et je n'ai aucun mal à imaginer une autre jeune fille vivant ce même bouleversement.....

  • #3

    Chantal BLANC (mercredi, 07 octobre 2015 21:46)

    très émouvant, Maïa. Un traumatisme qui aura accouché de tes superbes mots