L'homme qui court...

Paru dans le Poilu de Mascara n°81 - Janvier 2015

Ce matin-là, Monsieur Moutcho s’est levé avec le sourire au cœur.
C’est décidé, aujourd’hui c’est le jour. J’y vais. J’y cours.

Il n’a rien dit. A personne. Pas même à elle, là-haut qui dort encore. Elle, si essentielle à ses envies.

Il est allé à la salle de bain. Dans le miroir ébréché, sa gueule coupée en deux par la fissure qui raye la glace lui paraît plus familière que d’habitude. Des bribes de poils durs, blancs, crèvent ses joues, son menton, la lèvre supérieure. Il ne se rasera pas. Il ne brosse pas ses dents. De la main, il ordonne ses cheveux encore abondants, même si le front est dégarni assez haut.

Il a enfilé un short. Cela n’a pas été facile mais en prenant son temps, en respirant calmement, il y est arrivé.

La piste passe devant la maison. Il l’imagine bleue. Il a comme cela, des matins, des envies de bleu. Ici le ciel est rouge. La terre est rouge. L’air qu’on aspire avec difficulté tant il brûle est rouge.

Là-bas où il est né, tout est bleu. La mer. A l’infini. Le ciel est plutôt gris, parfois blanc ou bleu. Il change tout au long d’une journée. Il est vivant.

Pourquoi a-t-il décidé de s’arrêter ici ?

L’a-t-il décidé vraiment ? Ne sont-ce pas les circonstances plutôt ? La vie. On croit vouloir, choisir. On est seulement le jouet des fantaisies de la vie. Ce qu’on appelle la vie. Le destin. Les aléas.

 

Monsieur Moutcho s’est immobilisé sur le seuil de sa maison. Une baraque en briques crues, sans crépi, avec un étage. Sans toit. Une terrasse. On se demande comment ça tient. Mais elle était déjà là avant lui et lui, cela fait un siècle qu’il s’y est installé.

 

Et puis elle est venue. Sa peau délicieusement douce, satinée, brune.

- Pour vous servir, Monsieur Moutcho.

Elle dit cela avec un accent et une voix d’oiseau. Mélodieuse.

Quand elle s’affaire autour de lui, il se sent exister, vivant, fort. La sève l’irrigue de toutes parts. Ses yeux brillent. Ses mains demandent.

- Soyez sage, Monsieur Moutcho.

Et elle rit. Son rire ! Elle ne s’offense jamais. Alors il n’ose plus jusqu’à la prochaine occasion. Jamais elle ne le juge. Parfois, elle attarde sa main sur sa tête, oh juste à peine, histoire de lui dire : - Ne vous en faîtes pas, Monsieur Moutcho.

Monsieur Moutcho. Tout le monde l’appelle ainsi si bien qu’il a oublié le prénom qu’il portait avant.

Avant.

Ne pas penser à avant. Courir. Courir. Courir.

 

Il est l’homme qui court.

Plus vite que le vent rouge.
Plus léger que le sable rouge.

Courir.
Encore une fois.
Après…

Elle pensera : « après »… Et elle se mettra à sourire. Elle repliera ses affaires. Où les mettra-t-elle ? Dans une valise ? Dans un carton ? Il y en a si peu … Pas même des lettres enrubannées qui encensent un amour défunt. Qu’on garde secrètement dans un tiroir à double fond. Comme dans une autre vie.

 

Monsieur Moutcho a tenu des corps de femmes dans ses nuits mais jamais leur cœur, leur âme. Il est veuf d’amours jamais éclos. Comme il aurait su aimer !


La petite, là-haut, si elle avait voulu … Mais elle éclate de rire chaque fois qu’il tend la main vers son joli derrière. Il n’a jamais réussi à le toucher. Il imagine la rondeur nue des fesses de satin, la cambrure à la naissance des reins. Dans sa tête mille désirs se dressent comme une armée de colonnes. Dans sa tête seulement.

 

Monsieur Moutcho n’est pas dangereux. Voilà ce qu’elle se dit la coquine. Elle le nargue de son rire, de ses yeux indécents, de sa bouche défendue. Que fait-elle là haut de tous ses trésors ?

 

Une fois par semaine, elle sort. Son jour de congé. Où va-t-elle ? Avec qui ? Qui boit ses cris de plaisir ?

 

Monsieur Moutcho a franchi les quelques pas qui le mènent sur la piste. Il va prendre le départ.  Sans regret. Il ne laisse rien. C’est ainsi qu’il faut vivre : nu, vide, sans valise, sans destin. Sans amour. L’amour déchire, broie, réduit en cendre.

 

L’amour n’est pas de ce monde-ci. De nulle part. C’est juste un vide trop vide qui pleure. C’est une beauté qui te hante pour mieux  renforcer ta solitude. Alors tu fais semblant. Tu es dans le monde des illusions. La femme et l’homme se disent des  je t’aime à coup de lance d’incendie. Pour abriter leur vide des regards indiscrets.

 

Allons, il ferait mieux de courir. Se délester de ces pensées dans la pollution de l’air rouge. Rouge de toutes les pensées polluantes de ses prédécesseurs. Il a de la chance, lui. Il sait qu’il n’y a rien. Rien que le vide. Dehors. Dedans. Tout le reste est comme son miroir zébré d’une fêlure écarlate. Ebréché. Mort.

 

Partir sans rien laisser. Le luxe ! Il n’a jamais été aussi riche.

 

Il s’accroupit, une jambe repliée devant, l’autre tendue en arrière. 1. 2. 3. Le départ. Ses muscles s’assouplissent, roulent sous sa peau. C’est simple le bonheur. Il suffit de sentir les muscles répondre, agir, le faire avancer. Courir. Courir…

Ah ! Cet air bleu qui se répand dans ses poumons ! Il fallait juste s’élancer et le rouge disparaitrait ! Il a tellement attendu, retardé cet instant ! Et voilà que ça y est. Il y est.

 

Il court.

 

Perfection.

 

Vide.

 

Courir.

 

- Monsieur Moutcho, il est l’heure de vous lever. Et aujourd’hui est un grand jour ! Votre nouveau carrosse est arrivé. Regardez comme il est beau et perfectionné ! C’est le tout dernier modèle des fauteuils. Vous allez être comme un pape sur votre trône ! 

 

Courir. Le bonheur.

 

Le vide.

©Maïa Alonso - 1e aout 2009

 

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Commentaires : 5
  • #1

    Lydie (dimanche, 23 mars 2014 22:29)

    Des rêves qui font pousser des ailes !

  • #2

    Cesvaine (lundi, 24 mars 2014 20:48)

    https://www.youtube.com/watch?v=2n5Wfo56E1Q

  • #3

    maia-alonso (lundi, 24 mars 2014 23:07)

    merci pour ce "coureur" Cesvaine...

  • #4

    Sara Do (samedi, 07 février 2015 06:58)

    C'est beau comme les vagues sur l'eau... comme un rêve éveillé sur le sable émouvant...ça court sur la dune et le vent souffle chaud...c'est beau.
    D'étoilement
    Sara

  • #5

    Maia Alonso (samedi, 07 février 2015 09:36)

    Merci Sara ! On peut courir avec ses rêves. La liberté est dans notre tête.