La Chaussure...

Nouvelle parue dans "Étoiles d'encre", N° 57-58  (revue des éditions du Chèvrefeuille étoilée), Mars 2014

- Docteur, je dois vous dire … euh...  je suis devenue... une Chaussure. 

Tiens, quelle drôle d’idée!

- Mais attention, une Chaussure comblée! Puisque j’ai... un Pied (avec un P majuscule !) pour moi toute seule. C’est vrai,  j’avoue que ça m’a fait un choc d’apprendre ça. Dire qu’il m’a fallu presque cinq décennies pour découvrir mon identité ! Pour un peu j’allais être condamnée à traîner mon sac d’os, de chair, de sang, d’excréments, sans oublier les cheveux ... et la cargaison de rêves qui va avec, en me fourvoyant complètement. Figurez-vous que jusqu’à hier, je me prenais pour une femme. Mais je me trompais ! C’est bien l’Homme (je vous ferai remarquer que là encore j'use de la majuscule cette fois pour le H), qui orchestre notre planète. Il tient l’intérim de Dieu sur terre. Hier soir, donc, j’étais à une réception, là où travaille mon mari (que je n’appelais pas encore mon Pied). C'était la première fois qu'il m'emmenait avec lui ! Il y avait des gens très, très sérieux. De ceux dont les paroles comptent, régissent nos vies. Le plus sérieux des sérieux, son chef, a dit à mon mari avec un sourire clairvoyant :

- Félicitations, mon vieux, tu as de la chance, toi, tu as vraiment trouvé Chaussure à ton pied. 

J’ai regardé ses pieds. Mon mari a dit :

- Voyons, Darling, c’est de toi qu’il parle... 

Ainsi, le gredin savait déjà que j’étais une Chaussure ! Il n’avait jamais osé me le  dire ... Il y a des révélations qui peuvent vous fracasser une relation ! Du regard, j’ai fait le tour de la pièce à la recherche d’une glace. Il m’a fallu attendre de rentrer chez moi, lui sur mon talon, pour m’enfermer dans la salle de bain, en plein milieu du miroir. Dans le désordre de mes vêtements arrachés à la hâte (je n’ai pas réussi à m’arracher la peau, enfin je veux dire, le cuir). Là, je me suis consciencieusement détaillée. Vous le pariez, Docteur ? Je n’ai trouvé aucune métamorphose visible à l’œil nu. Je me suis rapprochée. À l’aide d’une loupe, j’ai senti une légère différence. Intriguée, j’ai mis toute mon application à la localiser. Eh bien, j’étais faite et refaite ! C’est dans mon regard que se trouvait la confirmation de ma nouvelle identité. Il ne me restait plus qu’à en convenir et l’accepter. Je vous ai dit que j’y ai passé la nuit. J’étais motivée par la confiance. Imaginez un peu qu’on ne puisse plus faire confiance à Homme-dieu-sur-terre. J’avoue que je me suis un peu creusée la cervelle, fouillant dans mes réminiscences scolaires. Vous notez l’effort et la bonne volonté ! Je n’ai jamais été douée pour les maths.  Mais je me suis souvenue du postulat - quand Monsieur manque d’argument  pour asséner son absence de preuve, il émet un postulat. C’est magistral, du genre : primo, une femme et un homme s'unissent -  deuxio,  son chef (l'autorité) dit à l’homme : tu as trouvé Chaussure à ton pied – tertio, la femme est une Chaussure (tertio bis : l’homme, c'est le pied...) À ce point-là de ma réflexion, l’aube rosissait ma fenêtre et j’étais toujours dans mon miroir. Le Pied de ma vie est entré dans le miroir à son tour. Il m’a tendrement en-lacée. J’ai failli m’étrangler : pas moyen de lutter contre les cordons. Il aurait mieux valu qu’il me cirât (!) car j’avais une mine bien poussiéreuse. J’ai osé, d’une petite voix de Chaussure (rouge, la chaussure : j’ai toujours acheté des chaussures rouges. Pourquoi, Docteur ? Est-ce que ça signifie quelque chose ?) :

- Il me semble que je suis encore neuve, je ne te fais pas trop mal ? 

Il a louché sur mon semblant d’oreille en entendant mon nouveau langage. Pas encore habitué, il a cherché un câlin pensant que c’était ainsi qu’il allait me récupérer. Je sentais mon cuir craquer de toutes parts. Impossible de répondre à l’ardeur de mon Pied !

- Tu ne m’aimes plus ?

De quoi parlait-il ? Pouvait-il encore s’agir d’amour ? Pauvre Homme-Pied, il était complètement désemparé. Mais je n’y pouvais rien : j’étais devenue une Chaussure ! Il a vainement tenté de m’entraîner dans un coin de sa mémoire pour m’avoir à lui, comme avant. Il n’était pas revenu de son illusion, celle que jusque là j’avais partagée. J’ai interrompu son discours. J’avais à faire face à une toute nouvelle angoisse. Je découvrais brutalement que mon homme avait ... deux pieds ! Et moi, je n’étais qu’une Chaussure unique ! Il avait toujours eu deux pieds mais là, sous cet angle nouveau, voilà que cela prenait des proportions redoutables. Incontestablement, quelque part ailleurs, il possédait une deuxième Chaussure. J’ai sciemment provoqué une confrontation dans l’espoir  d’avoir affaire à un excentrique, un monogodasse. J’ai demandé, mine de rien :

 - Tu portes deux Chaussures ? 

 Il a eu un air attristé, sûrement parce que je l’avais mis à jour !

 - Bien sûr, chérie ! Que se passe-t-il ?

 Vous devinez la suite ? J’avais beau me persuader que je n’étais qu’une Chaussure et qu’une Chaussure ça ne pleure pas sinon ça prend l’eau (une godasse mouillée est foutue, donc destination, la poubelle) : je pleurais des larmes de sang (vous vous souvenez, je suis une Chaussure rouge, et le rouge, quand ça dégouline,  ça déteint) ! Entre deux sanglots, j’implorais :

- Mais, tu veux dire... même depuis que tu me connais ? 

- Chérie, tu es fatiguée. Tu dois dormir, tu verras demain, ça ira beaucoup mieux.

 Il pouvait bien essayer de noyer le poisson, - enfin, la Chaussure, - j’avais appris qu’il avait une autre Chaussure quelque part. Il était le Pied d’une autre rêveuse. Il m'attira vers le lit ; j’ai résisté encore un peu en disant :

- Pourquoi deux Chaussures ? N’es tu pas comblé avec une seule ?

 Il m’a répondu sur un ton bizarre :

 - Tu en portes bien deux, toi aussi !

 Je voyais bien qu’il était excédé. Je sentais que je devais me taire mais je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire :

- Pour qui me prends tu ? Je ne suis pas... enfin, tu sais bien ! Moi, je ne chausse qu’un Pied !

 Je connaissais la déchirure de le partager avec une autre. Dans le lit, repliée sur moi-même j’ai encore demandé :

 -  Quand je serai usée, je veux dire trop éculée, tu me jetteras ?

Il s’est relevé, la barbe en bataille (oh, j'ai toujours adoré sa barbe, Docteur, ça lui donne un petit air dionysiaque et vous savez que j'aime beaucoup le vin. In vino veritas...!) Il s’est rhabillé et il a dit qu’il reviendrait me voir quand j’aurais fini de divaguer, qu’il n’aimait pas les folles, que ça pouvait être dangereux, contagieux… Je suis restée seule. Comment est-ce que je vais m’en sortir, Docteur ? 

 - Prenez un nouveau rendez-vous. Pas demain, je vais à un enterrement mais après demain, ça ira.

Darling n’est pas revenue le surlendemain, ni les jours suivants mais un matin, sans rendez-vous, elle a insisté pour que Dr F. lui accorde un entretien, le dernier, a t elle dit. Et elle raconta ce qui c’était passé pendant tout ce temps. Son mari était de plus en plus excédé par ses "divagations" :

- Tu détruis tout, disait-il.

- Pourquoi ? Parce que je vis maintenant selon le postulat du chef ? Que veux-tu ? Que voulez vous, vous les hommes ? Notre rébellion ?

 Darling avait entendu parler de ces affreuses Chaussures qui veulent devenir les égales des hommes, comme elle, autrefois, dans une vie antérieure. Mais elle était revenue de son erreur ! Elle était devenue sage, touchée par la grâce de l’Homme-dieu-intérimaire-sur-terre. Elle fouillait maintenant dans le passé de son mari, dans ses goûts en matière de chausses. Comment se sentait-il dans une nouvelle pompe ? Pompe, godasse, tatane... mille et un surnoms pour mordre la poussière. Il les lui lançait, ces surnoms, avec cruauté.

- C’est lui qui m’a obligée à venir vous consulter, Docteur. Lequel de lui ou moi est fou, Docteur ? Help, au secours ! C’est vous le spécialiste. Ne me dîtes pas que je suis devenue une obsédée sexuelle. Il dit que tout ce qui touche au pied traduit une perversion sexuelle. Quand il rentre le soir,  crevé à cause de moi (« C’est pour toi que je m’escrime » me dit il), il me trouve sagement rangée sur une étagère, barbouillée de cirage rouge. J’ai réussi à trouver une marque de très bonne qualité  chez un chausseur de la rue Henry Beeckanh. Vous pensez si je prends bien soin de mon entretien ! J’ai tellement peur de l’usure, de la poubelle ! Il prend de grands airs de martyr. Des amis viennent à la maison : ils parlent entre eux à voix basse, me regardent par en dessous. Me tiennent manifestement à l’écart. Me donnent l’impression d’être une savate éculée, finie ; c’est affreux. Quand je leur adresse la parole, invariablement ils répondent: « oui, oui ». Je me sens très seule. Je commence par me demander...

- Mmm ?

- ... si, eh bien, si je quittais mon Pied ? Si je refusais à tout jamais de chausser un pied quel qu’il soit ? Ça en serait fini de mon identité de Chaussure ! Qui sait si enfin je ne redeviendrais pas tout simplement…  une femme ? 

Quelques temps plus tard, Dr F. reçut une carte signée Darling avec ces mots :

- Vous avez eu tant de patience à m’écouter ! Je me suis réfugiée dans la planète des Cul-de-jatte. Ne riez pas. Elle existe ! Et lui ? Il n’a rien compris. Je crois qu'il est retourné auprès d'une de ses anciennes chaussures dont je ne connais pas la marque... »

©Maia Alonso

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Commentaires : 3
  • #1

    catherine (jeudi, 10 avril 2014 08:50)

    Quelle histoire ! je comprends mieux pourquoi je me sens perdue comme une tataouïne qu'on a usée jusqu'à la trame... je crois avoir croisé des babouches rudement sympas moi sur les ondes... la planète des cul-de-jatte ? d'accord avec toi ça doit-être "le pied" si j'ose... et Maïa, il fallait y penser à ce sujet... sans vouloir te cirer les pompes, ton texte est drôle comme tout et il me plaît beaucoup. Bravo. (et merci pour le lien dans la photo)

  • #2

    maia-alonso (jeudi, 10 avril 2014 10:18)

    Ha ha ha... ! tout cela est parti d'une boutade et qui ne l'a pas entendue, en effet : "tu as trouvé chaussure à ton pied"... !! ... et j'ai déliré... Merci de ta lecture ! et du petit mot, Catherine.

  • #3

    coppack Colette (lundi, 14 avril 2014 04:11)

    Je ne peux plus dormir alors je prends le temps de te lire!!!Très chouette!!!!!!