Le bonheur...

Paru dans Nananews le 17 octobre 2011

Happy Arcadia by Konstantin Makovsky
Happy Arcadia by Konstantin Makovsky

Et puis le bonheur s’est invité à ma table. Il avait les yeux bleus et des menottes aux poignets. Comment pouvais-je le délivrer ? J’ai baissé les yeux pour cacher mes larmes. Il m’a passé le sucre mais je l’ai renversé. Aucune crainte, c’est le sel renversé qui porte malheur. Je me suis penchée par-dessus le parapet. La Seine chantait une mélodie inaudible. Les faux fuyants se serraient sur la rive ensablée d'un été  et une foule bigarrée inventait un air de fête.

J’ai continué de marcher, une ampoule sous le gros orteil. Le bonheur me suivait sans rien demander. Il avait sur la tête un étrange chapeau de paille et soudain autour de nous tout est devenu océan. Nous surfions sur les vagues violettes. Il riait, le bonheur, et je ne voyais plus ses menottes. Mais il avait les yeux bandés. Alors j’ai bu la vie dans la coupe de ses mains et je ne savais plus comment recoller les morceaux. Il aurait fallu qu’il dise quelque chose. Qu’il me suivrait au bout du monde, par exemple. Ou encore, que j’avais toutes les réponses qu’il avait toujours espérées. Seulement, le bonheur ne parlait pas. Il avait un bâillon sur la bouche.

Quand nous avons gravi la montagne, moi devant, il me suivait toujours sans explication. Je lui disais alors en une langue inconnue que les mensonges asservissent et que la transparence libère. Mais c’était lui le bonheur, lui qui savait le mode d’emploi. Moi j’avais le cœur aussi lourd qu’une pierre tombale. Ci gît les rêves du futur, c’était l’inscription sur cette pierre. Le bonheur ne savait pas lire. Je me demandais même si le bonheur savait quelque chose ! J’étais à l’heure du blues quand les nuages prennent leurs aises dans ma gorge. J’avais déjà reçu tant de confidences sur la somme des incompétences du bonheur ! Mais le genre humain est ainsi fait qu’il veut toujours envers et contre tout y croire, au bonheur.

Il toussa un peu pour s’éclaircir la voix et au moment où je m’y attendais le moins, la bâillon disparut et il parla :

- Pourquoi choisissez-vous toujours ce qui est hors de votre portée ? Ensuite vous m’accusez. Vous avez à votre disposition bien des ingrédients pour rendre vote vie tenable mais non, vous posez les yeux sur ce qui est interdit. Vous désirez ce qui est à autrui.

- Personne n’est à personne , j’ai répondu choquée par la rudesse de ses propos. Que savait-il de l’amour finalement ? On croit que le bonheur est enfant de l’amour ou sa source. Enfin, que c’est la même chose.

-Toi, m’accusa-t-il, toi la première, tu orientes ton désir sur ce qui est non seulement improbable mais pire encore : tu t’es imaginée que parce que vous vous aimez, tout arrivera. Mais pour cela, il faut être à la hauteur de ce désir. Il faut se battre, il faut renverser les montagnes. Vous n’êtes que des humains, inconsistants, perdus d’avance. Pour cet amour-là, il faut être surhumain !

- Nous le sommes !

Prouvez le et alors je m’installe dans votre maison mais c’est toujours la même chanson : vous voulez ce que vous ne savez pas prendre. Devenez donc autonomes, libres. Désentravez-vous de vos habitudes, de l’ascendant sur vous de vos proches. Soyez non plus la monture de votre ombre mais  votre propre cavalier ! Mais voilà, vous n’avez pas le cran nécessaire. Vous attendez que ça se fasse tout seul. Et alors je me lasse et je passe à une autre histoire…    

A cette perspective, je me tordais les mains de désespoir et il ricana :

- Tu vois bien, déjà tu abandonnes, déjà tu t’inclines. Tu ne me mérites pas. Je suis fait pour les âmes fortes, nobles, libres. Pas pour les êtres pusillanimes. Ceux qui attendent que l’horizon vienne à eux au lieu de partir à l’assaut, en conquérant, des grands espaces, des histoires d'éternité. Grandis, libère-toi et ensuite seulement, tu pourras m’inviter à nouveau mais je ne te garantis pas de repasser devant chez toi. C’était à ce moment-précis qu’il fallait te réveiller et saisir la vie.

Le bonheur s’est éloigné, me laissant sur le bord du chemin.

J’ai repris ma valise et j’ai levé le pouce. Le courage s’est arrêté à son tour et m’a laissée monter. Nous allions dans la même direction.

©Maïa Alonso

 

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Commentaires : 7
  • #1

    Philo (vendredi, 21 mars 2014 09:36)

    Voila qui résonne en moi bien profondément ... Ce bonheur qui nous frôle chaque jour et que nous avons du mal à partager avec nous même . .. Merci Ma Ia ma douce amie ...
    Bisous
    Philo

  • #2

    maia-alonso (vendredi, 21 mars 2014 11:23)

    Si seulement nous savions juste être... simples ! tendresse m'amie !

  • #3

    philo again (vendredi, 21 mars 2014 11:28)

    <3... Oh mais là tu parles d'une tare non ? A notre époque ça le fait pas d'être simple ou alors c'est vachement calculé .. ;)

  • #4

    maia-alonso (vendredi, 21 mars 2014 12:32)

    Être simple... devenu si difficile aujourd'hui ! en effet, ne pas chercher de midi à 14 heures et prendre l'instant comme il vient, en s'ouvrant comme la corolle de la fleur sous le soleil... :)

  • #5

    Loly Locci (vendredi, 21 mars 2014 15:27)

    Utilisons notre intelligence de cœur comme notre serviteur. Décidons aujourd’hui et maintenant de pratiquer l’élégance dans nos manifestations envers autrui...Là se trouve le bonheur :)
    Merci Maia de ce beau partage...
    Amitié

  • #6

    maia-alonso (vendredi, 21 mars 2014 16:25)

    Décider. Voilà le mot important ! Merci Loly !

  • #7

    Lydie (vendredi, 21 mars 2014 23:44)

    Merci pour ce moment de bonheur à te lire Maïa, finalement il n'est pas inaccessible, il est à portée de mains !