Les silences de l'amer

paru dans le Poilu de Mascara n°89 - Décembre 2016

Joaquin Sorolla (1863-1923)
Joaquin Sorolla (1863-1923)

Elles marchaient sur le rivage, à l’échancrure de la vague pulpeuse, jupes relevées au-dessus du genou. Leurs pas  à peine tracés fondaient dans le sable gorgé de sel et d’eau tiède. Le soleil pointait derrière elles. Deux vieilles femmes qui échangeaient à voix basse. En cette aube estivale, la plage était encore déserte. Ceux qui tout à l’heure viendraient goulument la submerger, étaient encore plongés dans quelques rêves absurdes ou peut-être même que certains faisaient l’amour à tâtons.

L’amour. Depuis bien longtemps ce sujet avait déserté leurs conversations. Habituellement, mais pas ce matin-là, elles retissaient encore et toujours des souvenirs d’une autre vie, qu’on leur avait arrachée à l’adolescence.

Deux vielles femmes en exil depuis un demi-siècle. Mais que de souvenirs ! Pour l’une, (Alice, c’était son prénom), c’était cet amour de jeunesse revenu dans sa vie alors qu’elle était une épouse et une mère partiellement comblée. Pendant des années, elle s’était nourrie de ce rêve charnel devenu sa réalité, le fruit de ses escapades sans péché. Est-ce une faute que de rester fidèle à son premier amour  éclos sur une terre perdue ?   

Non, non, disait l’autre (Nina, elle s’appelait), celle qui avait couru le monde en quête d’une impossible espérance. Nina avait bien souvent été l’alibi d’Alice. Parce que, malgré tout, un bonheur à la sauvette ne doit pas faire de dégâts collatéraux, n’est-ce pas. Et ainsi, chacun était préservé, le mari par l’ignorance, l’épouse fidèle à l’illégitime, avec ses miettes de paradis.

Pourtant, en cette aube dorée et tiède, c’était Alice qui écoutait Nina. Pour le regard involontaire d’un passant qu’elles ne croisèrent jamais, toutes enfouies dans leurs confidences, elles n’étaient que deux presque septuagénaires. Mais elles, elles savaient qu’elles n’étaient pas du tout ce que l’on voyait d’elles du dehors. Les deux amies avaient conservé leurs regards et leurs élans de jeunesse. C’est ainsi que l’on vit finalement, avec le dedans de soi, pas avec l’image donnée, si fausse, si dénaturée.

—Il a suffi de  ces regards échangés, de ce baiser furtif…

—Oh, fit l’autre extasiée : un baiser…

—Chut. C’est mon cadeau. Mon dernier cadeau reçu. Il est désormais imprescriptible. Ce qui a été donné ne peut être repris…

Et Nina ferma les yeux, sa jupe relevée d’une main, son autre bras passé sous celui d’Alice.

—J’ai craqué

Elle disait les mots nouveaux, ceux des enfants devenus parents à leur tour. Alice murmura, gourmande :

—C’est vrai qu’il est beau cet homme…

Et lui, l’initiateur de cette ruée de vie qui avait submergé Nina, entrait en scène sans le savoir.

—Il ne sait pas. Il ne sait rien.

Saurait-il un jour ?

Christine Polanski
Christine Polanski

Puis, revenant sur leur chemin de vie :

—Tu imagines, après tant et tant d’années, c’est mon premier coup de foudre né d’un seul  regard. Il y a si longtemps que j’habite ma solitude comme un palais, paré de mes histoires inventées  mais déserté de toute rêverie… C’est mon choix. Ma liberté. Au début j’ai eu du mal à ne plus éprouver ces vertiges délicieux de la passion. Délicieux et perturbants mais qui nourrissaient à la fois mon être et mon écriture. Ces élans sauvages qui te démultiplient, cela ne s’improvise pas. J’ai bien regardé autour de moi pendant un temps, avant non pas de me résigner mais juste de me laisser vieillir, mais personne, personne ne me restituait l’élan sauvage qu’est la fête de vivre. Et tu me connais, je ne suis pas de celles qui prennent un compagnon pour ne pas être seule. Pour courir le risque de perdre mon privilège de femme libre, enracinée dans une solitude  bien-aimée, il m’aurait fallu bien plus qu’une simple  tocade. Il y a bien des avantages à vivre seule et tu commences à le savoir depuis que tu es veuve… Le problème dans ces cas-là, c’est que l’on ne se connaît pas. Je veux dire, l’autre ne nous connaît pas. On n’imagine pas ses attentes, alors on gamberge. Il y a un mot hideux pour cela : grappin. Il ou elle, va me mettre le grappin dessus… Tu vois comment c'est,  une petite ancre avec quatre ou cinq crochets recourbés. Tu imagines la douleur quand un grappin s’encastre dans ta chair ? Pire encore dans ton esprit…

—Finalement, c’est un peu cela, l’effet de tomber amoureux…

Nina ne répondit pas. Un monologue commencé depuis le fameux baiser furtif coulait dans ses veines, à la fois miel et venin. Quand elle pensait baiser furtif, elle ne pouvait s’empêcher d’évoquer ces avions qualifiés du même adjectif, que rien ne pouvait détecter. Ce baiser-là, son cerveau l’avait non seulement décrypté mais enregistré et gravé dans le marbre de ses différentes strates, conscientes et inconscientes,  et tout avait basculé. L’arme fatale avait accompli sa mission à l’insu même du pilote ! Car le plus beau c’était que le donneur du baiser sous un effet impulsif, et vite oublié, n’en avait à aucun moment envisagé les conséquences ! Elle non plus, sur le moment, trop surprise. Et puis elle s’en était voulu d'avoir laisser passer la magie de l'instant, car c’est là, alors, qu’elle prit conscience d'avoir recherché son regard toute la soirée pour s’y baigner, reprendre vie, d’abord étonnée de le sentir peser sur elle comme une caresse indéfinissable, étrangement suave. Ne plus vouloir vivre hors de ce regard. Comment un tel séisme avait-il pu la retourner, elle devenue si paisible ? Quel parcours jusqu’à ce rendez-vous improvisé, inattendu ! Inespéré ? Ne point espérer n’a rien à voir avec le désespoir. C’est seulement une forme de sagesse. Un consensus passé avec soi-même pour avancer sans heurts.

Pourtant, une jeunesse tumultueuse l’avait incendiée. Alice en connaissait de larges pans. Mais pas tout. On ne connaît jamais tout de l’autre, des autres. Il y a la part de soleil et la part de ses absences. Nina avait fui le  carcan familial trop austère, pour vivre mille vies, en nomade. Ne jamais se fixer, ni dans un lieu ni dans un cœur. Elle avait trop souffert d’être arrachée à sa terre natale. Chassée, humiliée, suivant la famille dans l’exil en un pays étranger qu’aucun de ses compatriotes ne reconnaissaient, dont on leur avait pourtant chanté les louanges, le sens de l’accueil. La réalité était bien différente. Le pays était hostile, sa population indifférente, sans compassion.  « Sans honneur et sans justice » avait décrété Nina, toute neuve dans sa quinzième année. Une population bafouant la vérité qu’ils avaient partagée, elle et ses frères de terre.

Alors de nouveaux horizons l’avaient happée mais chaque fois, elle revenait au bord de la mer, sa Méditerranée,  pour lorgner vers l’autre Rive et se laisser emporter par la sensualité d’une terre aux parfums exacerbés par l’absence. Elle s’en imprégnait pour trouver la force d’aimer celui qui l’aimait, « Mais est-ce ma faute à moi si ce n’est jamais le même qui m’aime à chaque fois ?… » disait-elle avec Prévert.

Et puis il y avait eu la rencontre mystique, le chemin de foi. Une plongée de quinze années (quinze ans, c’était son cycle depuis l’exil). Une totale immersion dans laquelle son enfant – un enfant de l’amour- n’avait pas voulu la suivre. Quinze ans vécus comme une nonne dont la clôture était le monde. Au bout, à nouveau l’exil mais choisi cette fois. Quinze nouvelles années venaient de s’écouler. Et puis il y avait à présent  cet homme qu’elle avait côtoyé autrefois, en pays d’enfance, qui ne s'en souvenait pas. Sans doute avait-il déchiffré d'instinct cette part de mystère, survivance de cette lointaine et douloureuse époque… Comme une reconnaissance entre eux, des retrouvailles sur les cimes éblouissantes de la Nostalgie.

 

Une mouette se déplaçait devant elles en se dandinant, faisant mine de picorer le sable et ralentissant sa démarche pour mieux saisir les aveux échangés par les promeneuses solitaires.

 

—Bien sûr, j’aurais aimé, oh oui, tellement, tenir une fois dans ses bras ! Tenir et le retenir, arrêter le temps, comme tous les amants clandestins  du monde… Cela ne se produira pas. C’est trop tard… Pour lui, j’aurais voulu avoir la peau lisse et ferme et des reins ardents.

—Il t’a quand même dit quelque chose… ! Alice implorait, pour elle-même, pour son histoire d’amour fichue car les hommes ne savent pas attendre. Pour être équitable, certaines femmes non plus.

—Oui, il a dit qu’on allait se revoir.

—C’est… C’est… ! Alice ne trouvait pas les mots pour exprimer son enthousiasme. Elle se projetait dans cette aventure, s’en émerveillait, la plébiscitait. Mais Nina eut ce sourire qu’ont les enfants trop sages à qui on promet la lune mais qui savent bien qu’on ne les y emmènera pas.

Elles firent demi-tour et cette fois, le soleil déjà haut dans le ciel limpide leur fit cligner des yeux. Des pêcheurs se mettaient en place avec leur attirail.

Nina avait lâché sa jupe que la vague venait lécher avec gourmandise, l'alourdissant d’attente cependant délestée de toute spéculation sur des lendemains qu’aucune promesse ne certifiait.   

 

—Et tu dis qu’il est beau… moi je ne sais pas : je n’ai vu que ses yeux, je n'ai senti que ses lèvres… Je les sens toujours.

 

 Il ne leur restait que les silences de l’amer…

©Maïa Alonso, 14 juin 2015

« Deux Femmes courant sur la plage » by Pablo Picasso (Dinard, 1922, Musée Picasso, Paris)
« Deux Femmes courant sur la plage » by Pablo Picasso (Dinard, 1922, Musée Picasso, Paris)
Frédéric Leighton "Jeunes filles grecques ramassant des galets sur la plage" (1830-1896)
Frédéric Leighton "Jeunes filles grecques ramassant des galets sur la plage" (1830-1896)

Écrire commentaire

Commentaires : 6
  • #1

    lou (lundi, 15 juin 2015 14:46)

    Un très beau cadeau à mon retour d'Angleterre. Je me suis regalée. Merci mon amie!

  • #2

    Maïa (lundi, 15 juin 2015 15:09)

    Ce n'est qu'un tout petit rien mais je l'ai accueilli avec gratitude. La rivière est devenue un oued capricieux et le courant s'est amenuisé, je n'ai plus ces flots tumultueux des anciennes années où je ne passais pas un jour sans une ligne, une page, dix pages... j'ai amassé tout cela, et en ce moment je suis dans le tri et les sacs poubelles s’amoncellent...

  • #3

    Coco (lundi, 15 juin 2015 17:13)

    Merci Maïa, quel talent!
    Sais-tu qu'il m'appelait "ma Nina", c'est étrange cette coïncidence n'est-ce pas?

  • #4

    Maïa (lundi, 15 juin 2015 17:48)

    Il n'y a pas de coïncidence, comme il n'y a pas de hasard, seulement des rendez-vous pour celles et ceux qui savent le langage de l'invisible...
    Besitos ma chère Coco...

  • #5

    catherinebabou (mardi, 21 juillet 2015 07:09)

    quel beau texte, merci de nous offrir ce joli cadeau que de pouvoir s'immiscer entre les confidences de ces deux amies.. nous pourrions presque toutes nous retrouver dans ces petits secrets de femmes.. je vais partager ta page sur mon blog pour mon amie Alice (vieille amie de 40 ans enfin retrouvée) et je n'en dirai pas plus ici sinon qu'elle sera ravie et je la connais bien. J'ai beaucoup aimé oui vraiment beaucoup aimé te lire.

  • #6

    Maïa (mardi, 21 juillet 2015 08:14)

    Merci ma chère Catherine ! Merci de ton passage et de ces mots. Je constate 78 "j'aime" mais si peu de messages pour mettre des mots sur une émotion ... C'est dommage. Tu sais, toi, combien ces petits mots sont encourageants et leur absence nous laissent bien seules ! Car si je publie ici mes petits textes c'est bien pour être lue et amorcer un dialogue avec le lecteur passager.. Mais hélas... encore merci Cat car tu sais donner du courage !