Sans lendemain

Il a ouvert ses volets et respiré l'air marin. Le dernier jour des vacances. Dernier jour…

Il a un rendez-vous important. Cela fait des semaines qu’il se prépare.  Il a trouvé un à un les mots à lui dire. Les silences à combler. Il en rêve depuis l’enfance. Elle n’est pas loin, l’enfance. Il en a même des traces sur les joues.  Ce fin duvet qui n’a pas encore durci. Doré sous le soleil, doux sous le baiser de sa mère. Il pense à elle. Ils ont cheminé si liés l’un à l’autre depuis qu’il a débarqué dans sa vie.

Elle l’avait attendu des années et avait fini par avancer sans lui, les yeux baissés à force de lumière emmagasinée pour le jour où il serait enfin là, si ce jour arrivait !

Et ce premier jour arriva. Elle ouvrit les yeux sur lui et l’amour se fit fontaine,  torrent, oued en crue. Il nageait comme un poisson dans l’eau de son amour. Elle ne savait pas bâtir des digues. Elle donnait tout, pour deux.

L’autre, l’absent, quelque part sur les rives des eaux mortes, il  a pris le train ce matin, pour revenir vers la ville où il est quelqu’un ; ou il porte un nom. Et où il a construit une famille.

Tout allait si bien jusqu’à cette carte postale, voici plusieurs semaines, deux trois mois peut-être.

 C’est sa femme qui l’a eue en main la première, la fameuse carte postale. Elle a plongé ses yeux clairs dans ceux de l’homme qui avait nommé de son nom à lui chacun dans la famille. Les yeux clairs soudains flous ont demandé : qui est-ce ?

Il a mis la carte dans sa poche après avoir capté en un éclair la signature.

Le passé, d’un bond, bousculait ses certitudes et sa fierté de vie bien menée. L’épouse n’avait pas osé insister mais elle avait senti les grilles de la peur enserrer ses entrailles.  Elle avait rassemblé autour d’eux leurs trois petits boutons de rose, leurs cheveux bruns bien arrangés, l’eau de Cologne imprégnant leurs petits cous blancs. Avec elle et leurs trois filles, il faisait bloc. Rien ne pourrait jamais faire éclater ce bloc.

Rien.

Et puis, dans son bureau d’homme important, il a ressorti la carte postale : le jour est venu. Je veux te regarder en face une fois et puis je t’arracherai pour toujours de ma vie. Marco.

Marco. Ainsi elle l’avait fait. Elle l’avait appelé comme lui. Elle lui avait dit que de cette façon, la filiation se ferait quand même.

Il se souvient de sa douceur de lait, de ses cheveux de miel. Elle était aussi tendre qu’un chiot  ou une génisse, enfin ce genre  d’animal qui tète encore la mère. C’était comme ça qu’elle lui apparaissait. Sans défense. Il bénissait les dieux de ce cadeau mais l’enfant, il n’en voulait pas. Ce n’était pas le moment. Il avait planifié les étapes devant lui et le ventre rond de sa jeune amoureuse n’avait pas de place dans ce programme minutieux qu’il nommait sa vie.

Il était parti avant la naissance. Et il les avait oubliés, l’amoureuse et l’enfant.

Jusqu’à cette carte postale.

Comment l’enfant, devenu presqu’un homme, avait-il pu le retrouver ?

Sous la signature, le numéro d’un portable. Il le nota et jeta la carte postale dans un tiroir. À dater de cet instant, il chercha les mots, lui aussi. Il s’aperçut que chacun d’eux était enveloppé dans une pelote de  fil de fer barbelé. Impossible à saisir, à mâcher, à recracher.

 Des jours et des jours. Et les yeux clairs de l’épouse, et le rire des petites. Qui  s’accrochaient à lui comme une muraille de Chine.

 Enfin il trouva l’issue et rédigea un texto : Rendez-vous à 15 heures lundi en 15 devant la gare. Marco.

Le jeune Marco reçut le texto et ce fut comme le dard d’une guêpe.  Une fulgurante  brûlure lui piqua les yeux. Mais les lettres continuaient de danser devant lui, longtemps après avoir refermé son téléphone. Il n’en parla à personne. Surtout pas à elle, sa douce donneuse de vie.  Plus tard, il lui dirait.

Plus tard.

Et il était parti passer quelques jours chez son oncle, en bord de mer. Il s’était régalé de vent, du rire sardonique des mouettes, du vin rosé sur la terrasse toute granuleuse de sable fin. Ses cousines l’avaient enchanté une fois de plus de leurs duos improvisés tandis qu’il grattait tant bien que mal de la guitare, vestige de la jeunesse de son oncle. À sa tante, il confia qu’il aurait bientôt un secret à révéler, à effacer, à oublier.   Et enfin une vie rectiligne, avec des lendemains libérés.

Enfin.

Ce dernier jour des vacances ouvre le compte à rebours des heures pour le rendez-vous. Il est temps de se dire au revoir, de partir à la gare. Dans trois quarts d’heure il rencontrera enfin son géniteur. Il n’a jamais pensé père.

C’est au moment de traverser la voie que la question soudain s’impose à lui : allait-il lui dire papa pour la première mais aussi la dernière fois puisqu’il s’était juré de ne pas donner de suite à cette rencontre ? Est-ce que cet homme méritait seulement de recevoir de l’enfant qu’il n’avait pas nommé, ce mot d’amour : papa ?

Ce qu’il veut, Marco, c’est le regarder bien en face et lui cracher au visage : je te renie, c’est moi, papa, qui ne veut pas de toi. Ciao.

 Voilà, j’ai trouvé la formule.

À cet instant, le TGV 5106 en provenance de Marseille, balafra la petite gare où aucune halte n’était prévue pour le bolide. Quelques secondes plus tard, le train s’immobilisa en rase campagne.

 

Marco jeta un coup d’œil contrarié à sa montre. Il n’allait quand même pas  rater ce rendez-vous avec le gamin ! Il était curieux de ce fils engendré et inconnu. Lirait-il sur son visage la trace des émois anciens, quand il pensait aimer plus que tout, sa jeune amoureuse ? Était-il blond comme elle, ou tenait-t-il de lui une chevelure épaisse et  brune, comme ses trois filles ? Quel âge avait-il… 17, 18 ans peut-être. Il ne se souvenait plus. Et voilà que ce fils soudain devenait de première importance.

 Une voix dans l’interphone annonça que le train resterait bloqué au minimum deux heures à cause d’un accident survenu sur la voie. Un accident de personne. Un contrôleur passa de voiture en voiture pour collecter les doléances, les besoins, les soucis. En particulier pour ceux qui avaient des correspondances à prendre. On lui demanda ce qui se passait. 

Une femme aux cheveux blancs, qui avait encore le souvenir de mai 68 dans ses revendications, agressa son voisin, un homme conciliant qui ne manifestait pas son agacement devant ce contretemps : si on n’ouvre pas sa gueule, on n’obtiendra pas le droit de descendre. Le contrôleur, le visage à l’envers, la remit à sa place, celle d’un être à qui on demandait un brin d’humanité et de respect.  Non, il ne s’agit pas d’un suicide mais d’un accident, Madame. Un jeune homme qui traversait la voie à la gare que nous venons de passer… Une partie de son corps est restée encastrée à l’avant de la locomotive.

 

Marco jeta un dernier regard à sa montre. Ce sera trop tard. Il n’arrivera jamais à l’heure au rendez-vous.  L’unique chance pour eux de se voir, de se parler et peut-être de jeter de nouvelles bases pour une relation future, était fichue.  Le fils avait été clair dans sa réponse au texto qui lui avait envoyé : j’y serai mais ce sera sans lendemain.

Sans lendemain.

 

Ce texte est dédié à la jeune victime restée anonyme de ce lundi 25 juillet 2011, vers 13 h 30, en gare de Villefranche de Lauragais, fauché par le TGV roulant vers Toulouse … J'étais dans ce train ;  j’ai écrit ces lignes tandis qu’à l’extérieur on tentait de recueillir les restes du malheureux.

©Maïa Alonso