Une seconde d'éternité

Paru dans Étoiles d'encre n° 63-64 sept 2015 -

Il  sentait le vieux garçon. Aucun besoin de se servir d’un faux nez. Son appendice généreux nécessitait juste un peu de maquillage rouge pour faire illusion. Un emplâtre de crème blanche lui barrait la bouche. Sous la calotte noire, son crane dégarni confirmait la bonne cinquantaine.  Le quartier ne l’avait pas vu vieillir. Cela faisait quoi, vingt, trente ans… qu’il déambulait,  agité de saccades mécaniques dans son habit impeccablement blanc d’automate, à travers les venelles humides. Qui avait imprégné à l’autre cette odeur de vieux ? Et qui s’en souciait ? Peut-être la femme sans âge, à la peau fanée et au regard de porcelaine fêlée, assis sur le banc du square  tous les jours jusqu’à la tombée de la nuit.

Elle  couvait d’un regard mauvais le pantin qui exécutait sans y penser son numéro d’automate. À qui lui demandait – cela pouvait arriver – quel le lien la reliait à ce fantoche pitoyable (en était-elle la mère désabusée ou l’amante aigrie ?), elle disait invariablement en mastiquant soigneusement chaque mot :

" C’est mon erreur de vieillesse".

Et si on se permettait de  la reprendre :

" Vous voulez dire erreur de jeunesse ?"

Elle haussait les épaules puis elle crachait loin devant un jet de salive jaunâtre. Et on n’était guère plus avancé.

Il faut dire qu’ils formaient un fameux duo et que cela alimentait les moqueries des enfants qui n’ont pitié de rien ni de personne.

Un jour, un monsieur élégant, rasé de près et sentant bon le vétiver, un sourire plein de dents comme neuves, s’assit à côté d’elle, enfin comme il put, dans le maigre espace qu’il réussit à occuper sans qu’elle ne daigne bouger une fesse.

Il pensait par courtoisie que c’était à elle d’engager la conversation aussi se tenait-il coi, les deux mains jointes sur ses genoux serrés et son sourire plein de dents, bien arrimé entre ses oreilles. Comme le silence se prolongeait et qu’ils étaient seuls nonobstant le gesticulateur professionnel à deux pas d’eux, occupé à additionner ses grimaces corporelles, le monsieur élégant se mit à dire des mots et des mots. Comme une digue rompue qui laisse gicler l’eau en furie sauf qu’il dissertait doucement, avec  un débit inépuisable :

—Au soir de sa vie, elle se mit à parler avec les arbres. Cela lui était venu après la rupture un peu pénible d’une liaison brève mais intense. Il lui en était resté une blessure : elle avait le ventre troué. Le ventre, pas le cœur parce que le cœur, elle ne le mélangeait jamais à rien et surtout pas à n’importe quoi,  comme une liaison charnelle, par exemple.

Le cœur, elle le gardait pour lui.

Là, il se reprit :

—… Pour moi. Oui, oui.

Mais la femme sans âge ne bronchait pas à cet étrange discours et le malheureux automate continuait sa danse de Saint-Guy qui n’amusait personne. Surtout pas les enfants qui couraient sous la pluie quand il pleuvait ou qui jouaient à l’ombre des arcades par jour soleilleux.

Surtout pas pour les amoureux qui s’embrassaient à bouche que veux-tu   sur les autres bancs du square, tôt le matin ou à midi –ceux-là c’étaient les illégitimes – ou tard en soirée, ceux-là c’étaient les fiancés ou les débutants.  Surtout pas les clochards qui faisaient halte pour s’arroser d’aigre rouge ou se curer ce qu’ils pouvaient, histoire de se dégourdir les doigts.

Surtout pas les passants qui ne faisaient que passer. Surtout pas les commerçants qui surveillaient leur avoir et les petits voleurs à la tire et autres pickpockets, attirés par les déhanchements du pitoyable automate prometteurs de grappillages ici ou là. Était-ce un pois-chiche qui faisait ce petit bruit sinistre sous son crane tandis qu’il hochait la tête ?   Personne au monde ne se souciait du pauvre art-triste et le monsieur élégant au sourire plein de dents ne le voyait même pas. Lui, il poursuivait  son monologue au fur et à mesure qu’il l’inventait en regardant la femme avec de la buée dans les yeux. Malgré le sourire.

Et elle, elle continuait de couver l’œil mauvais, les gesticulations du pantin si peu doué.

—Tu es venue à moi au midi de ma vie. Je t’ai vue arriver dans ta robe couleur de fleuve sauvage et j’ai compris que tu étais une Eau vivante, mon Eau de vie. Tu m’as parlé d’histoires qui  ne se racontent jamais, non parce qu’on ne sait où elles vont, tu laissais cette réflexion oiseuse  à d’autres mais parce qu’elles tiennent dans un regard, dans une seconde d’éternité : tu es rentrée dans mon regard, je suis rentré dans ton regard et nous ne nous sommes plus jamais quittés, même si nous n’avons jamais eu la vie devant nous, ou  avec nous.

Deux enfants que personne encore n’avait vu trainer par ici, s’étaient assis par terre avec un sac de billes.  (Pourtant on ne voit plus guère d’enfants jouer aux billes). En s’approchant d’eux subrepticement on pouvait capter leur dialogue. Ils étaient assez près du banc où étaient assis l’étrange couple, elle sans âge, lui, élégant avec un sourire plein de dents comme neuves. Ils ne jetèrent pas un regard au pantin qui se crevait à attirer l’attention sur lui pour gagner trois sous.

—Ce monsieur élégant lui parle et elle ne le regarde pas. Pourquoi ?

—Ils ne sont pas du même monde.

—Nous non plus et pourtant on se voit et on s’entend…

—Nous sommes de son monde à lui. Enfin, c’est le cas pour moi. Toi, tu es de son monde à elle, mais tu as le don comme tous les enfants avant de franchir la frontière de leur septième année. Elle aussi avait le don mais elle l’a perdu en grandissant. C’est dommage qu’elle ne l’entende pas car il fait une si  jolie musique  quand il lui parle ! Ce serait bien qu’elle l’entende. Il serait plus heureux. Quant à elle, ses yeux seraient plus gentils… Ses yeux ne peuvent pas être gentils parce qu’ils ont trop coulé. Elle est devenue une pierre.

—Mais ça pleure une pierre !

—Dedans, oui. Elle aussi, dedans elle pleure. C’est pour cela qu’elle voudrait effacer le clown blanc.

—Il ne lui a rien fait.

—Bien sûr que si. Depuis vingt ou trente ans, il empoisonne son paysage. Elle ne peut se pencher à son balcon qui surplombe le square sans le voir faire sa pantomime. Et quand elle vient s’assoir sur son banc pour respirer un peu, il est là à faire le  grand guignol et elle n’en peut plus. 

—C’est bien compliqué, les grandes personnes.

—Mais non, tu vas comprendre. Un jour, elle a senti de la compassion pour lui, parce qu’il est tellement ridicule et que nous nous moquons toujours de lui. Alors elle l’a invité à monter chez elle et elle lui a offert à boire. Alors il s’est mis à lui raconter plein de bêtises du style nous sommes des âmes sœurs, nous sommes sur la même fréquence : je pense la même chose que vous au même moment, etc.  et pendant une fraction de seconde – pas la seconde d’éternité qu’elle partage avec le monsieur élégant près d’elle sur le banc –non,  juste une pincée de temps, tu vois comme ce claquement du pouce et de l’index. Juste ça, à peine ça…

—Oui, et alors ???

—C’est à ce moment-là, ce seul moment d’inattention que le monsieur élégant qui est là, en ce moment à lui parler et qu’elle ne voit ni n’entend… eh bien, elle l’a perdu à ce moment-là.

—Pas pour toujours quand même !

—Non… Tu vois bien qu’il l’attend.

—C’est vrai qu’il semble heureux. J’aime son sourire. Un jour de vrai soleil…

—C’est sa façon de lui parler d’amour. Il n’a jamais osé les mots, juste le sourire. D’ailleurs il lui a même dit une fois : j’allais oublier de vous sourire…

—Pour lui dire je t’aime…

—Pigé !

—Quand même, sont compliquées les grandes personnes ; devraient se dire les choses en face clair et net.

—Mais alors, ils seraient des enfants ! Oh, je ne résiste pas, c’est tellement beau ! Écoute sa musique ! Je crois que le moment est arrivé… On dirait Noël au Paradis !

—A condition qu’elle oublie une fois pour toute son erreur de vieillesse. Tu sais toi pourquoi elle dit toujours ça ?

—Parce qu’elle a eu peur de vieillir toute seule et qu’un instant de défaillance, elle a souhaité que ce pauvre fou au nez rouge et à la bouche barrée de peinture blanche prenne soin d’elle. Pure déraison ! Elle a aussitôt compris qu’il n’était pas à la hauteur de ce qu’elle attendait parce que le seul qui l’était, c’est le monsieur élégant. Cela ne veut pas dire que le pauvre diable ne vaille rien. Pour elle, il ne vaut rien mais pour une autre histoire,  il peut devenir un prince… enfin je le lui souhaite !

—Chut… écoute ! Il lui parle encore !

 

—Cesse de battre ta coulpe. Je suis aussi  fautif que toi. Tu étais une si belle plante ce jour-là quand tu es apparue devant moi dans ta robe couleur de fleuve sauvage ! Et avec ça, du talent à revendre. Alors moi, avec mes gros sabots qui trainaient dans la terre et la caillasse, je n’ai pas su. Je n’ai pas su te dire. Ce n’est pas facile de dire je t’aime quand ça t’empoigne par les tripes. Tu as beau faire, ça t’étouffe. Les gens de la ville, ça ne les dérange pas.  Ils écrivent de jolies lettres et pour cela inventent de jolis mots qui vous retournent complètement. Ils sont plus enclins à faire de jolies phrases et à faire le joli cœur qu’à aimer vraiment. Eux, ils ne savent pas tout quitter pour une seconde d’éternité. Les gens de la ville, ils ne partent jamais.

Moi je suis parti. Je t’ai laissée derrière moi avec l’espoir secret, l’espoir fou que tu me brusquerais, que tu nous ferais violence à tous deux. J’étais prêt à tout et puis … elle est arrivée, la garce.

Elle a commencé par faire trembler mes mains. Je me disais qu’avec l’autre, celle qui te  verse l’oubli entre les oreilles, au moins je ne renverserais pas mon apéro et qu’au pire je m’en resservirais un second au cas j’aurais oublié que j’en avais déjà pris un…

Elle s’est installée en douce mais sûrement. Comment voulais-tu que je te fasse signe ? Je n’avais pas voulu t’offrir ma vieille carcasse de baroudeur. Je n’allais pas ensuite jouer la pitié et t’appeler au-secours. Pourtant j’ai appris l’humilité ! Au fur et à mesure que je rétrécissais autour d’une autonomie en peau de chagrin, j’avais tellement besoin de toi ! Je te l’ai même écrit. Bien sûr, en noyant le poisson, en faisant le fier. Il n’y avait pourtant pas de quoi ! Et toi tu as compris mais tu n’étais pas sûre : n’était-ce pas la maladie qui me faisait délirer ?

Après mon départ, enfin, tu vois ce que je veux dire, le bon, quand on t’a dit ce qui en était, quelle était ta place dans ma vie, tu as su que je ne divaguais pas. C’est alors que tu as commencé à venir t’asseoir sur ce banc et à regarder ce fantoche insignifiant comme s’il y était pour quelque chose.  Au moins, s’il savait cela, il s’enorgueillirait d’avoir eu cette importance là, à tes yeux. Mais je t’en prie, ça n’en vaut pas la peine. Je sais que tu ne voulais pas, en plus de m’avoir perdu, admettre que c’était ta seule faute. Ecoute-moi bien, mon Eau de Vie, c’est juste comme ça. La vie. Mais on s’est aimé, dieu oui qu’on s’est aimé. J’ai senti chaque jour ton amour dans mes veines abimées. Je vivais de ton amour. J’ai duré un peu plus que je n’aurais dû. J’espérais follement que tu finirais par venir. Je n’aurais pas pu faire grand-chose mais me noyer dans ton regard d’amante émerveillée comme j’en ai le souvenir, mais te serrer follement contre moi, ça oui. Je l’ai fait si souvent en pensée. J’étais blotti dans un cœur à cœur et c’est à toi que je disais tout, toutes mes pensées, mes réflexions. Je disais tu dans ma tête et c’est ton visage qui m’incendiait. Si tu savais comme je t’aimais ! Mais tu savais. Ces choses là se sentent quelles que soient la distance et les circonstances.

Ma Vie, mon Eau Vive, il est temps. Des années ont passé depuis que je suis arrivé près de toi sur ce banc. Tu ne penses pas que j’allais te laisser franchir toute seule le Grand Fleuve ! C’est facile de passer de l’autre coté, tu verras. Prends ma main.  Ça y est, enfin, tu me vois ! Comme tu m’as manqué mon Amour ! Comme ton regard amoureux m’a manqué ! Tu me rends merveilleux… Tu vois comme tout est simple. Il n’y a que toi et moi et ce sera sans fin. 

Je t’ai attendue, le jour et la nuit, j’ai attendu ton retour… Tu te souviens notre chanson du vieux temps … ? « J’attendrai car l’oiseau qui s’enfuit vient chercher l’oubli dans son nid »…

Toi, tu as douté mais moi, avec ma longueur d’avance, je savais.

 

—Regarde, ils partent… Ils sont partis, elle qui au soir de sa vie s’est mise à parler avec les arbres ; lui qui n’oubliait plus jamais de lui sourire.

 

Sur le banc, une flaque humaine effondrée, qui ne ressemblait plus à rien ainsi vidée de son âme et de son esprit. Juste un peu de peau et des os. Même pas une branche d’arbre vive. Juste rien.

Et pour la première fois depuis des siècles, le pantin cessa de gesticuler. Il s’arrêta devant le cadavre, se gratta le crane et s’éloigna dans le doux pays de l’amnésie.

©Maïa Alonso

 

 

 cette nouvelle est parue aussi dans le numéro 63-64 d’Étoiles d'encre, revue de femmes en méditerranée - Thème : "Sommes-nous folles?" (publiée par les éditions du Chèvre-Feuille Étoilée) - On peut acquérir ce numéro en le commandant à la maison d'édition www.chevre-feuille.fr (15€ le numéro)