La fleur des mots,... Alain Vircondelet

La Maison devant le monde, Desclée De Brouwer, janvier 2000

La maison  devant le monde panse seulement les plaies ouvertes, met un peu de baume sur elles. L’exil au fond est la richesse de cette existence. Il permet de voir autrement, d’entendre autrement, d’être plus accessible à l’invisible. Avec ces mots se termine le dernier ouvrage paru chez Desclée De Brouwer, d’Alain Vircondelet, écrivain et biographe installé à Lectoure dans le Gers* et qui enseigne la littérature française à la faculté des lettres de l’ICP.

La maison devant le monde nous entraîne d’Alger à Lectoure au fil de chapitres qui s’égrènent,  denses, intenses, sensuels, miniatures d’un art qui se dit et qui s’inscrit en images, en peintures, qui racontent, qui prient… :  Aimer sans mesure, apprivoiser l’exil, se relier, accueillir toutes les routes, s’ouvrir au cœur du monde

L’auteur est en route. Il marche à grands pas d’une rive à l’autre, largement libre dans sa foi qui rappelle comme un frère… Albert Camus.  Le titre est d’ailleurs emprunté à un poème de jeunesse d’Albert Camus et le livre est dédié indirectement à ce grand frère oranais dont l’esprit imprègne la centaine de pages.

 

L’inaltérable source.

Alain Vircondelet est né à Alger. Il a 15 ans lorsqu’il est arraché à sa terre natale. Enfant de la capitale, il n’a pas eu le temps de devenir adulte chez lui. Il a dû se contenter de regarder, sentir, vibrer, recevoir des images chocs, des sensations brûlantes. Il a emmagasiné une vision sauvage de l’innocence de ces premiers matins du monde.  Cette sève brouillonne d’une source inaltérable qui a alimenté nombre de ses œuvres car cet écrivain prolixe a édité une liste impressionnante d’ouvrages,  romans, récits consacrés à son enfance algérienne.  On lui doit également des biographies qui font référence, particulièrement celles de Marguerite Duras dont il fut un proche jusqu’au bout. Il s’est penché avec talent sur d’autres personnalités qui ont toutes en commun une relation avec l’absolu : Blaise Pascal, Charles de Foucauld, Jean-Paul II, Albert Camus, Rimbaud, Jean de la Croix…  prochainement un  récit consacré à Saint-Exupéry à partir de données totalement inédites devrait paraître.

Actuellement, Alain Vircondelet s’attache à relater la vie d’un autre grand homme, le peintre Balthus – de son vrai nom, Balthazar Klossowski de Rola qui vit en Suisse. Ce peintre avait réalisé les décors de « La peste » et de « L’état de siège » de Camus en 1948.

Un chant sacré.

La maison devant le monde  est un chant secret  qui monte comme une louange vers Dieu :  elle rend le chant obscur de l’enfance, restitue la plénitude des choses…  C’est une icône :  le paysage en Dieu, l’être en Dieu. Il y a des lieux où s’écartent les tentures qui obscurcissent le monde. 

En sous-titre, l’auteur a choisi :  Le désir du bonheur  et sur la couverture dans un petit carré, un détail du  Déjeuner  de Monnet : la représentation du bonheur en quelque sorte, une nappe légèrement froissée, une coupe de fruits, une tasse, la lumière… Un idéal de perfection, un instant d’éternité… Et les lignes qui suivent nous font entrer dans un sanctuaire.

Alain Vircondelet cherche à apaiser son exil par un bonheur aussi fort qui a odeur de mur, épaisseur de vie familiale :  C’est peut-être cela la vocation des maisons, apaiser les exils, aider à retrouver sa place, à connaître le bonheur de se caler dans son espace, d’y éprouver une curieuse solitude, celle d’une mémoire ancienne, sauvage, qui permet cependant de se rassembler, de se ramasser, d’être dans un état natif ou s’effacent les douleurs. 

L’écriture d’Alain Vircondelet s’enracine dans le sacré. Elle en a la sauvagerie.  Rude et âpre. Elle atteint des sommets fulgurants, des embrasements qui ont les étoiles pour témoin et ses deux jeunes enfants pour héritiers. Lui-même est l’héritier d’une maman qui savait faire aimer la vie et qui lui disait de ne jamais parler de son histoire à l’imparfait :   Garde le présent, mon fils, souviens-toi toujours au présent de notre histoire, sinon tout sera mort, très vite enseveli…  et qui disait encore :   Pour apprendre à aimer, il n’y a pas mieux, le ciel, la mer, les forêts, les plages, tout t’appartient. Bois, recueille, accorde ton cœur à leurs souffles. 

 

L’amour chante la vie.

Et le petit Alain écoute sa maman.  Il boit son pays, son ciel, sa mer,  ses visages multiraciaux, avec amour.  Charnellement. Il faut être né  là-bas pour sentir ainsi, aussi délicatement, puissamment, sauvagement la fête de vivre. Et même la guerre n’aura pu empêcher la source de se remplir à satiété. Il écrit :  Très tôt  je prends conscience du sentiment de la plénitude, j’ai le goût des choses inaugurales, des commencements.  Et ce sera comme un leitmotiv, un vent fouettant, ce goût de l’inaugural qui l’empêchera de sombrer dans la sclérose de la nostalgie. Comment pourrait-il être nostalgique ? Les senteurs de jasmin et des lantanas remontent en lui, font partie de son   chemin de vérité .  Il a englouti Alger dans son être :  Retenue en moi, la ville va devenir lieu … du premier jardin, de l’enfance heureuse. Lieu sacré.  Sur le paquebot qui l’éloigne en 1962, il fait une promesse. Il a 15 ans. L’âge de l’héroïsme selon Claudel :   Je fais le serment dans cette nuit étoilée d’être fidèle à la terre de naissance. De là chanter toujours, d’en être le fils. Je dis que je l’écrirai un jour. Qu’écrire inscrira cet amour dans le temps, qu’écrire c’est comme prier : une parole, un chant qui monte. Une avancée dans la vérité.

Au salon du livre à Paris, 2013
Au salon du livre à Paris, 2013

Les racines du ciel.

Lectoure, Gers
Lectoure, Gers

Les lieux   ne comptent plus en apparence  pour un déraciné. Alain Vircondelet reste ce déraciné enraciné dans une patrie céleste qui dérange parfois les intellectuels incroyants mais qui ne l’empêchent pas d’exulter :  … Une louange intérieure, pas formulée, s’élève qui fait jubiler d’être ici, de participer au déploiement de la grâce, à cet instant fragile du plein que rien n’altère… 

Alain Vircondelet  nous fait encore des petits cadeaux avec des souvenirs en filigrane sur Jean Guitton, où Dali, mais aussi et surtout, Marguerite Duras qui lui disait : Ecrire, c’est prendre le même large que celui des vagues, perdre de vue les rivages et partir là où l’on ne sait rien… Force les instants, ne te laisse jamais enliser, rend sacré ce qui t’entoure, ne laisse rien échapper de ce qui t’est donné, sublime la vie.

Alain Vircondelet  a enregistré la leçon : écrire, ce sera donc la mer ou les collines, à l’infini.  Car c’est de la chair vive qu’il doit surgir, le livre, de l’émotion pure, jamais des règles d’école et des académismes

 L’incandescence de son écriture se fait gloire. Avec une élégance très  vircondelienne , il fait mouche comme par inadvertance en fustigeant les modernes, ces fouineurs de poubelles, démolisseurs d’espéranceLa prétendue modernité se veut barbare et sauvage ; elle croit suivre Rimbaud quand elle éructe, profane, transgresse dans la complaisance. 

La maison devant le monde se tient comme un paquebot sur l’éperon de Lectoure. Le bout du voyage ? L’instant dans son éternité comme dans sa fulgurance. Et les descriptions se chevauchent, se couturent, invitent au commencement, à la virginité, au contre-courant.   Ici, dans cette Toscane gasconne, la lumière est souvent méditerranéenne.  Il fallait un auteur natif de la terre algérienne pour nouer le lien. Pour réconcilier les ciels et les lumières. Comme lui, il nous faut retrouver l’ardeur fébrile des pionniers et des moines. Le regard des enfants. 

© Maïa Alonso

 

 

*Publié en 2000 dans un hebdomadaire qui a  cessé de paraître en 2007, après un demi-siècle à relater la vie gersoise (Croix du Midi/Voix du Gers).

 

Les phrases en gras et italiques sont extraites de son livre.

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