Mes rencontres... Amina N'Diaye Leclerc

Amina N'Diaye Leclerc, ph.M. Alonso
Amina N'Diaye Leclerc, ph.M. Alonso

Une femme debout contre l’Histoire

Amina N’Diaye, sans fin, raconte, filme, peint l’enfermement pendant douze ans de 1962 à1974, de son père, Valdiodio N’Diaye, héros de l’indépendance du Sénégal, ministre accusé injustement par le président du Sénégal, Léopold Senghor, d’avoir fomenté un coup d’état avec Mamadou Dia, chef du Conseil du gouvernement… Et pendant dix ans, il sera privé du droit de voir ses enfants, en exil en France avec leur mère.

 Qui pourrait consoler une petite fille privée à jamais de printemps ? Cela pourrait faire le titre d’une chanson, le début d’une nouvelle, ou, plus ambitieux, d’un roman. Mais il s’agit d’une histoire vraie, comme on dit, par opposition à une histoire inventée, imaginaire, romancée…

J’ai rencontré Amina N’Diaye Leclerc début septembre (en 2011), lors du vernissage de son  exposition de peinture dans le Gers. Son histoire étroitement liée à son pays d’origine, le Sénégal, me bouleverse.

Nous avons pris le temps, sur deux jours, pour cet entretien (qui sera publié intégralement sur 4 semaines par le magazine Nananews).  Tout en prenant des notes, et parce que je vois un fond de désarroi dans son regard où flotte un vestige d’enfance et parce que son sourire ne monte jamais jusqu’à ses yeux, je me  fais cette remarque : Qui pourrait dire ce qu’il y a dans la tête d’une petite fille à qui on demande : pourquoi ton papa est en prison ?

 

Un double héritage

Et qui peut dire jusqu’où la force arrachée à la tragédie  plante ses racines ? Tragédie d’une famille blousée par l’Histoire…  

Une ombre passe que rien n’effacera sur le beau visage de cette femme, pourtant lumineuse. Une femme au double héritage Africain et Européen par son métissage. Chance ou fardeau ? Aucune élucubration sur le sujet.

Qu’est-ce qui peut endiguer l’endurance apprise d’une vie construite sur l’attente, une vie au jour le jour, sans lendemain, sans projet ?

- Ma mère ne prévoyait rien, jamais : elle attendait que le président Senghor applique sa promesse de libérer mon père et alors notre vie reprendrait son cours normal, chez nous au Sénégal…Dans ces conditions, il faut se tenir prêt, attendre ce moment-là. Peut-être demain ? C’est ça, demain tout s’arrangera, il sera libéré, nous rentrerons chez nous. On a attendu douze ans…comme ça, sans faire de projet, sans partir en vacances… rien. Attendre… Vous imaginez ?

Amina parle. Le flot de paroles engloutit ma réflexion, mes sensations. J’absorbe ses émotions. Parfois une pause, pour reprendre son souffle, et là  je capte la fillette à la peau brun doré, aux traits réguliers, d’une finesse altière. Une très jolie fillette qui jusqu’à l’âge de dix ans fait la fierté de son père. Elle est sa beauté, sa princesse. Rien de plus normal pour une petite fille : elle sait qu’elle règne en impératrice sur le cœur de son papa.

 Amina,  seule fille dans la fratrie (pour trois garçons) !

Des années de silence

Amina reprend son récit, revient au tout début. Elle explique le pourquoi du comment. Pourquoi celui qui n’était pas condamnable a cependant été condamné. Un sujet connu sur le bout des doigts. Ses doigts qui malaxent les couleurs et sculptent la lumière,… danse, fascination, désespoir sur ses toiles…

Sa voix module, scande, attache les images, délie le désespoir, nourrit le courage de faire circuler la vérité :

- Pendant des années et des années je n’ai rien pu dire…  Je ne pouvais pas en parler.

 Ce silence paralysant. Pas un son ne trahit le douloureux passé.

« Il a fallu des années de thérapie. Et l’art… »

  pour déverser le trop plein. La douleur non formulée se fait cratère, combustion, puissante énergie créatrice.  Et puis crier dans le désert.

- Ce que l’on attend du journaliste digne de ce nom, c’est qu’il soit – pour reprendre une expression d’Aimé Césaire – ‘’la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche’  écrit son père dans une lettre en 1973 à Claire, sa femme, qui attend à Carcassonne où l’exil l’a conduite avec ses enfants. 

Mais la presse est peu encline à déboulonner ses héros.

Est-il un despote, celui dont le monde ne connaît que la part solaire et qui détient le pouvoir de changer le destin d’une famille ?…

Etre poète exonère-t-il des tares humaines ? Mon ami l’écrivain Gil Jouanard me disait à ce sujet :  Bien sûr que non ! Villon, magnifique poète, faisait partie d'une bande de fripouilles qui attaquait la nuit les passants, les détroussait et le cas échéant les tuait ; Rimbaud, génial adolescent assez sale môme d'après ceux qui l'ont connu quand il est venu à Paris, et, pis encore, trafiquant d'armes en Ethiopie durant les dernières années de sa vie ; Céline, grand romancier, fut antisémite (pas collabo car il n'aimait pas les "Boches", mais vraiment violemment haineux à l'égard des Juifs) ; Aragon, poète de haut vol, connaissait dès 1930 les crimes du stalinisme ; il les nia toujours, sans vergogne, etc.  

Léopold Sedar Senghor, président de la république du Sénégal de 1960 à 1980, est académicien, poète, humaniste, primé, honoré, distingué,  respecté dans le monde entier… Qui plus est, un proche du général De Gaulle. Un ami de la France. Senghor  a laissé à la postérité cet éloge célèbre : La Francophonie, c'est cet Humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre.

Senghor s’est revêtu d’humanisme au regard du monde et de la postérité. Il est devenu une icône. On ne touche pas aux icônes. C’est ce que découvre Amina. Son témoignage farouche, accusateur, se heurte aux portes fermées. Il est des vérités qui dérangent.

Une bien sombre page d’histoire.

Valdiodio N'Diaye
Valdiodio N'Diaye

- Le souhait profond de Senghor, c’est de nous garder en prison aussi longtemps qu’il règnera sur le Sénégal. Seule une campagne de presse intelligemment menée peut le contraindre à ouvrir ses prisons. Comme l’écrivait l’abbé Gau, c’est un monarque injuste et cruel. Mais comme l’image de marque qu’il veut donner devant l’opinion internationale est celle d’un chef foncièrement généreux et démocrate, il n’y a qu’une campagne de presse qui pourrait le contraindre à conformer ses actes à son langage et à l’image qu’il s’évertue à imposer à l’extérieur de nos frontières…  (Lettre de Valdiodio à sa femme, 1973)

 

L’histoire est écrite par les vainqueurs.

L.S. Senghor
L.S. Senghor

L’amer constat de  Gil Jouanard lui fait écho :

- Que le poète Senghor ait pu être un politicien impitoyable et  inique, cela est hélas dans l'ordre des choses possibles... Hélas, le génie n'a rien à voir avec la morale ni avec le comportement social ou politique.

 

Pourtant, c’est cet homme intouchable qui détient le bonheur d’une famille en son pouvoir. Un mot de lui et la vie de Claire, Valdiodio, leurs fils et leur fille Amina, retrouve un cours normal.

Un mot de grâce et celui qui fut le 3e homme avec Senghor  et Mamadou Dia de 1958 à 1962, Valdiodio N’Diaye quitte le camp de Kédougou où il est incarcéré. Où il passera douze longues années sans voir ses enfants, juste le droit à une heure par mois pour voir sa femme.

- Elle vivait pour cette heure. Elle n’avait pas l’autorisation de séjourner sur place. Il lui fallait prendre l’avion pour Dakar puis un petit avion pour Kédougou d’où elle devait immédiatement repartir après son heure de visite…

Le camp pénal de Kédougou – un enfer sur terre -, au fin fond du Sénégal, est mis en place  pour recevoir les cinq hauts personnages de l’état accusés d’avoir fomenté un coup d’état. Ils ont été condamnés à de lourdes peines alors que le procureur n’en a requise aucune, et que Maitre Badinter, leur défenseur,  a réuni les preuves de leur innocence. Condamnés à purger une longue, longue peine. Dans un total isolement. Camouflet envers les droits de l’homme. Silence international.

Voici  dans son intégralité, le témoignage d’Amina N’Diaye Leclerc, tel que je l’ai entendu :

- Je suis née à Kaolack au Sénégal, le 16 novembre 1952. Mon père, Valdiodio N’Diaye avait épousé une française, Claire, qui venait d’un petit village audois, dans les Hautes Corbières, Félines-Termenès. Ils ont eu quatre enfants. J’étais la seule fille.  J’ai grandi dans la joie et l’amour. Jusqu’au jour où… notre destin bascule dans la tragédie. Mon père, était d’origine princière, du royaume des Gelwaa.  Il a fait ses études de droit à l’université de Montpelliers et devient avocat. Très attaché aux valeurs démocratiques, il s’engage dans la politique. Pour tous les Sénégalais, c’est un  personnage mythique, le père de l’indépendance du Sénégal. C’est lui qui  affronte le Général de Gaulle, le 26 Août 1958 à Dakar. Dans un discours que je reprends entièrement dans mon film** il exprime, du haut d’une tribune, l’aspiration de tous les peuples d’Afrique noire : « Nous disons indépendance, unité africaine et confédération. » 

Il devient ministre de l’intérieur et de la Défense du premier gouvernement dès l’indépendance du Sénégal, en 1960. La constitution prévoit un régime parlementaire. L’homme fort du pays, c’est le président du conseil, équivalent du premier ministre, Mamadou Dia. Un homme radical, moins proche de la France que ne l’est le président de la république du Sénégal, Léopold Sedar Senghor. Le rôle de Senghor est, disons représentatif – comme la reine d’Angleterre. Il gère les affaires internationales. Papa sera ministre de  l‘intérieur et de la défense pendant quatre ans. Mais il commence à gêner les ambitions politiciennes du président… Senghor sait que Valdiodio est un fidèle de Mamadou Dia. Il est donc un obstacle pour son projet de prise de pouvoir. Il demande à  Dia de nommer mon père aux  finances. Personne ne sent le traquenard ! Et Valdiodio aux finances, la voie est libre ! Alors, Senghor, prétextant en douce des craintes pour sa sécurité, signe un ordre de réquisition des troupes pour protéger son palais. Il l’adresse à une brigade avec cet ordre : « Vous n’ouvrirez ce pli que lorsque je vous en donnerai l’ordre. » C’est bien la preuve du complot… Trois jours plus tard il donne l’ordre d’ouvrir le pli et d’occuper le palais : « Je vous ordonne de venir… » Mais l’armée sait que Senghor n’en a pas le droit : c’est au chef des armées de décider cette action. Mamadou Dia qui est devenu le chef des armées depuis que mon père est aux finances, organise une réunion avec Valdiodio. Mon père qui est docteur en droit dit : « C’est inégal mais Senghor a toujours eu peur. On va le protéger. » Il n’a pas vu la rivalité qui oppose Senghor à Dia. Il ne s’est douté de rien ! Et Dia signe le billet de Senghor que mon père réécrit de sa main. Bien plus tard, en 2000, Me Badinter que j’ai rencontré pour mon film s’est exclamé : « Est-ce que des hommes qui fomenteraient un coup d’état enverrait l’armée pour défendre celui qu’il voudrait destituer ?!! » Et effectivement, l’armée prend position pour défendre le palais de Senghor ! Mais à ce moment là, Senghor destitue le général Fall, à la tête  des armées qu’il remplace par le Colonel Diallo. Le même soir, le colonel téléphone à mon père : « Monsieur le ministre, aidez-moi, l’armée et la gendarmerie sont prêtes à s’affronter. » (Dia occupe alors l’assemblée nationale et Senghor a ses troupes).  Mon père dit : « J’arrive. » Il vient devant l’assemblée nationale, discute avec les tous les chefs présents. Il veut empêcher la guerre civile. Déjà grâce à lui, le Sénégal a obtenu l’indépendance sans verser de sang ! Valdiodio demande que chaque camp se retire et il propose une table ronde qu’ils acceptent tous. C’est alors que Senghor fait arrêter Dia, mon père et trois membres du gouvernement sous le chef d’accusation d’avoir fomenter un coup d’état pour le destituer.

Amina N’Diaye expose les faits  comme on récite une leçon d’histoire. Une leçon jamais apprise par les petits écoliers sénégalais. Car l’histoire est écrite par les vainqueurs. Avant que le grand jour ne se fasse sur les événements.

Valdiodio N’Diaye, un Mandela sénégalais.

Aujourd’hui, le plus grand lycée d’Afrique de L’Ouest porte le nom de Valdiodio N’Diaye et les jeunes Sénégalais le comparent à Nelson Mandela… Mais à l’époque, Valdiodio et les autres accusés sont bien seuls ! Mon père, ce leader africain qui a œuvré pour la liberté et prouvé son attachement aux valeurs démocratiques, qui a permis d’éviter une guerre civile et tous le savent dans le pays, passe devant la Haute Cour de justice, défendu par Me Badinter. Or, écoutez bien ceci, la pièce maîtresse du dossier, l’ordre de réquisition, a disparu ! Elle ne réapparaitra que quarante ans plus tard… publiée dans la presse… Lors du procès, les témoins se succèdent, ils disent les faits que je vous ai relatés. Le constat est là : c’est Senghor qui a tout monté.  La cour reconnaît qu’il n’y a pas eu de tentative de coup d’état. Le juge ne voit aucune peine à appliquer. Mais les jurés ont mis des lunettes noires : ils prononcent des peines abominables. La perpétuité pour Dia (et si la peine de mort avait eu cours, il aurait été condamné à mort !)  et vingt ans pour mon père. On les expédie dans un des endroits les plus chauds de la planète, l’envers de la Sibérie. Le pénitencier de Kédougou. Dans l’isolement total. Les droits de l’homme  sont bafoués au quotidien. Ils ont interdiction de voir leurs enfants. L’épouse a droit à une heure de visite par mois en présence d’un gardien. Et nous, ma mère, mes frères, nos deux cousins qui vivent avec nous, nous sommes expulsés du Sénégal, notre pays pourtant …

Notes.

* Lettres dans le livret du DVD du documentaire « Valdiodio N’Diaye, l’indépendance du Sénégal » réalisé par Eric Cloué et Amina N’Diaye

** VALDIODIO N’DIAYE, l'indépendance du Sénégal, réalisé par Eric CLOUE, Amina N’DIAYE LECLERC. Sénégal. Français, 2000, 52 min. VF, Documentaire.

Présentation du film réalisé par Amina N'Diaye Leclerc

à suivre...

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