Mes rencontres... Amina N'Diaye Leclerc, 2

Amina et son père, Valdiodio N'diaye
Amina et son père, Valdiodio N'diaye

Claire et Amina, mère et fille, debout contre l’Histoire,

Amina N’Diaye Leclerc, sans fin, raconte, filme, peint l’enfermement pendant douze ans de 1962 à1974, de son père, Valdiodio N’Diaye, héros de l’indépendance du Sénégal, injustement accusé de complicité de coup d’état avec le premier ministre Mamadou Dia.  Claire N’Diaye,  l’épouse de Valdiodio, et mère d’Amina, à son tour, apporte son témoignage et raconte leur expulsion et l’arrivée à Paris, la nuit de Noël 1962 par -10° …

(voir le 1er volet)

Claire N'diaye, ph. M. Alonso
Claire N'diaye, ph. M. Alonso

Amina poursuit son récit :

- … Quant à nous, ma mère, mes frères, nos deux cousins qui vivent avec nous, une semaine après l'arrestation de Papa, nous avons été expulsés du Sénégal manu- militari, notre pays pourtant… 

Amina trempe dans la mémoire de sa mère depuis l’âge de dix ans. Et tout naturellement, elle lui cède la parole.

La voix de Claire N’Diaye, la veuve de l’ancien ministre, se joint au récit de sa fille. Une petite dame frêle en apparence, mais d’une ténacité et d’une volonté incroyables. Je sais qu’elle a été une très belle femme, j’ai vu son portrait dans le film réalisé par sa fille :  Valdiodio N’Diaye, l’Indépendance du Sénégal.

Le 17 novembre prochain (2011), Claire passera le cap des 88 ans. Son mari n’est plus là mais on la sent toute unie à lui. Ni la mort ni les douze années d’incarcération dans le camp de l’enfer, n’auront réussi à les séparer. Et on comprend alors Amina, artiste peintre,  son œuvre bouleversée par le cours de ce « destin », que nous évoquerons dans la 3e partie de ce reportage.

Je les ai rejointes chez Amina, dans sa maison toulousaine du quartier des Demoiselles, à deux pas du canal du Midi et du Jardin des Plantes. Le soleil rentre à flot par les baies largement ouvertes sur le jardin. Un vague murmure nous parvient de la ville. Tout ici respire la  quiétude. Et pourtant…

Je tends l’oreille pour saisir le petit filet de voix de Claire N’Diaye. C’est une voix tenace qui depuis cinquante ans tisse et retisse inlassablement l’histoire de leur famille, la résultante d’un destin contrarié. Les enfants et puis les petits enfants ont baigné dans ce lancinant récit. Ces souvenirs-là, c’est sa richesse, sa justification. Sa victoire sur le malheur.

Claire N'diaye, oct. 2011
Claire N'diaye, oct. 2011

Un double récit charpente leur vie

Claire a accepté de me rencontrer avant son retour, le lendemain, chez elle à Dakar après avoir passé l’été, comme chaque année, dans sa maison natale deFélines-Termenès, dans les Corbières. Mais l’état précaire de sa santé ne nous permettra pas de  mener cet entretien jusqu’au bout. Beaucoup sera dit mais plus encore reste à relater et la frustration se lit sur son visage. Elle me dira au moment de nous séparer :

- Je n’ai pas eu le temps de vous parler de l’enfer de Kédougou ! 

Et dans ces quelques mots j’ai senti le poids du chagrin, de ce qui a été dilapidé et jamais restauré. Une vie volée. Pour rien.

Son but jusqu’au dernier souffle, rétablir la vérité et donc la justice. Comme toutes les victimes « d’erreur historique », elle est enfermée dans la pire des geôles, celle de la mémoire bafouée.

Leur récit s’avère identique. Leurs voix se croisent. Complètent les silences de l’une ou de l’autre.  Claire me raconte longuement sa rencontre avec Valdiodio  - qu’elle appelle Vali - à l’université de Montpellier où elle préparait sa maitrise de droit. Récit qui dit l’amour exceptionnel les unissant et qui fait dire à un de ses proches :

- Votre rencontre, un hasard ? Non, un destin !

 

- En 62, j’étais en poste au ministère de l’éducation à Dakar. Mon mari venait d’être arrêté. Je ne m’y attendais pas. Mais Senghor, qui pendant tout le procès parlera de son souci de l’institution, m’a faite expulser manu militari et c’est tout.  Il n’y a pas eu d’arrêté….

La voix plus percutante d’Amina prend le relai :

- Les enfants, nous avons  été emmenés à l’aéroport tandis que maman était dans une autre voiture de police. On pensait qu’on nous renvoyait à Kaolack, le village d’origine de la famille de papa… Nous étions en tenue de plage… !

Expulsés !

Valdiodio N'diaye
Valdiodio N'diaye

C’était le 24 décembre, la nuit de Noël.  25° à Dakar, -10° à Paris.

- Les enfants sont partis avec un petit short, des  sandalettes ; ma fille, dans une robe à bretelles.  Quant à moi…

 Une personne, extrêmement discrète que Claire ne connaissait pas et qu’elle ne reverra  jamais, vient la voir, la  veille de Noël. Elle lui dit  « Madame, on va vous expulser demain ». Claire N’Diaye est sûre de son droit. Elle réplique :

- Mais je suis binationale et Senghor le sait.

Après tout, sa femme était française, comme Claire ! Elle ne peut croire à une telle énormité. Et puis elle se met à penser très vite qu’elle va avoir besoin d’un avocat. Elle raconte :

- J’habitais en face d’un hôpital et je connaissais très bien le directeur du service de gynécologie. De bonne heure le lendemain matin, je me rends  à son service, où j’apprends qu’il vient de partir en France au chevet de son père mourant. Son subordonné, le Dr Leroy, avait sous ses ordres un médecin Sénégalais qui m’avait déjà soignée. Celui-ci me dit « qu’est-ce que c’est cette histoire, pourquoi est-ce qu’on va vous expulser ? » Je lui réponds : Vous savez, quelqu’un de bien renseigné est venu me prévenir alors moi je prends mes précautions. Je viens me réfugier à l’hôpital pour prendre le temps de chercher un avocat afin de faire valoir mes droits.

C’est Amina qui poursuit :

- Alors ce médecin  n’a rien trouvé de mieux que d’aller trouver le Dr Leroy, son supérieur hiérarchique pour lui dire que Maman n’avait rien. Celui-ci est venu la trouver dans sa chambre.

-  Il savait que je n’avais rien, reprend Claire,  mais il m’examinée quand même et m’a dit « Madame, ce n’est pas la peine d’insister, Je sais que vous vous êtes réfugiée ici mais le ministre de l’intérieur m’a téléphoné et je dois le rappeler, je suis obligé de lui dire que vous pouvez partir. Vous n’êtes pas malade. » Je n’ai pu retenir un sarcasme : Dr, vous êtes… obligé ?!  « C’est ma conscience professionnelle, Madame. » Ah bon, et votre conscience tout court, qu’est-ce qu’elle vous dit ? Il n’a pas répondu. Il a pris le téléphone devant moi et il a dit : « Mme N’Diaye est en état de voyager ». Heureusement j’avais mis ma robe de chambre, sinon je partais en chemise de nuit. Mais j’avais un peu  perdu le nord… J’ai laissé mes vêtements, mon sac à main avec mon argent dedans, et mes chaussures à l’hôpital. Pourtant d’habitude je tiens le coup mais là… 

La scène reste marquée de façon indélébile dans la mémoire de Claire, qui l’a inculquée à Amina. Elles revivent minute par minute les événements pour la énième fois. Un film usé, dont la bobine servira jusqu’aux derniers instants. Héritières d’une même tragédie.

- Les policiers sont entrés dans ma chambre pour m’embarquer. Mais je peux vous dire que j’ai résisté de toutes mes forces. Il n’étai pas question de leur donner la satisfaction de les suivre de mon  plein gré ! Je leur ai dit si M. Senghor pense que je serai assez discrète pour m’en aller sans faire d’histoire, sans que les gens le sachent, il se trompe.

 Alors, comme Claire refusait de marcher, les policiers  l’ont trainée dans les couloirs. Elle hurlait :

- Au-secours ! Au –secours ! 

Ils l’ont trainée à travers tout l’hôpital, devant les malades et le personnel. Tous étaient sortis des salles et assistaient à cette scène horrible, terrifiés.

En simple chemise de nuit...

Amina garde le silence, laissant sa mère dévider l’écheveau entendu maintes fois. Et la voix de Claire N’Diaye me parvient, si fragile, dans cette pièce ensoleillée qui donne sur des jardins oubliés de la ville. Elle porte son histoire à bras le corps, comme un enfant qui ne grandira jamais. C’est son trésor. L’ancienne conseillère technique auprès des divers ministères qu’elle servit au Sénégal, celle qui préparait le budget de l’éducation et de tout le Sénégal, mais qui n’était pas autorisée à défendre ses dossiers en conseil des ministres parce que c’était à un homme de le faire et donc le directeur de cabinet en était chargé après qu’elle l’eut briefé, Claire N’Diaye dont l’avis comptait pendant les années où son pays adopté par amour apprenait l’indépendance, est devenue une vieille dame minuscule, terriblement mince, et pourtant elle m’impressionne. Je suis admirative, emplie de respect.

- Et puis on m’a poussée dans une voiture de police, où j’ai été maintenue de force et on s’est dirigé vers mon domicile. J’ai voulu descendre pour rassurer les enfants et pour m’habiller. Mais impossible. Je leur ai dit vous n’allez pas m’emmener dans cette tenue et ils m’ont répondu « si madame, sinon, l’avion risque de décoller sans vous … » J’étais dans ma chemise de nuit avec seulement ma robe de chambre et des babouches… Leur chauffeur n’a pas eu peur où alors il était inconscient, il m’a dit « ne vous en faites pas, votre mari reviendra gouverner le pays. » Une deuxième voiture escortée de motards, est arrivée pour prendre les enfants.  Ne connaissant pas la destination qui nous était réservée, ils ont pensé  que nous allions à Kaolack. Le village de Vali… Alors, ils ont pris à la hâte des vêtements légers et heureusement, ma nièce qui vivait avec nous, avait mis un de mes tailleurs dans les bagages ainsi qu’une robe légère. J’ai pu m’habiller à l’aéroport et comme je n’avais pas de chemisier, j’ai enfilé la robe par dessous…

Quand Claire N’Diaye aperçoit ses enfants dont l’aîné n’a que 11 ans, encadrés par tous ces policiers, elle comprend l’ampleur du désastre et son impuissance.

- Pour abattre mon mari, non seulement on le jetait en prison sur une accusation fallacieuse, mais on s’en prenait à sa famille. On nous expulsait de chez nous. C’était le jour de Noël. Nous étions démunis, les enfants dans leurs vêtements légers, moi sans rien, sans argent, sans papier… Vous imaginez cela ? Sans papier et cela ne nous a pas empêchés de débarquer à Paris ! Personne ne nous attendait, personne n’avait été prévenu. La situation m’est alors apparue dans toute son horreur.

Une insolence incroyable de la vie. Tout a basculé. Comme cela. Pour satisfaire aux ambitions d’une seule personne, l’incroyable brisure d’une vie de famille promise jusque là à la douceur, à l’amour, au labeur, à l’édification et la concrétisation d’un idéal. Une formidable aventure qui capote sans que rien ne puisse enrayer le cours de la débâcle.

Dans l'avion, Philippe Decraene, journaliste au Monde

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Claire ramène son récit aux dernières péripéties, alors qu’elle est encore devant son domicile avec les policiers.

- Je me suis remise à crier. Je savais que la présidente de la Croix Rouge habitait près de chez nous. Elle m’a entendue et est venue me rejoindre à l’aéroport de Dakar. Grâce à son geste, … elle a ôté ses sous-vêtements pour me les donner, j’ai pu être enfin décente ! C’est alors que j’ai enfilé mon tailleur par dessus ma robe.  Une  autre personne m’a porté secours avant que nous décollions vers la France : le gouverneur de Dakar, Guibril N’Diaye  et son épouse, prévenus de mon expulsion, ils ont réussi à nous approcher. Sa femme me dit alors : « Claire, tu as oublié ton sac… » C’était le sien. Elle y avait mis un peu d’argent, de quoi assurer nos frais à Orly et pour la nuit d’hôtel… C’était un tel réconfort ! ….

C’est Amina qui reprend :

-  Et voilà qu’un nouveau coup dur nous est réservé. Au moment de monter à bord, on apprend  qu’il manque trois billets d’avion : mon frère Karim qui a 6 ans, ma cousine et mon cousin qui vivent avec nous et font partie du lot d’expulsés ne vont pas pouvoir partir avec nous. Ils devront prendre un autre vol et en attendant, on les confie  à la Croix Rouge. Vous imaginez notre état d’esprit…

Claire soupire :

- Les enfants ne nous ont rejoints qu’une semaine plus tard ! … Nous étions donc expulsés vers la France puisque j’étais aussi française, confrontée à la raison d’état. Comme si nous étions de dangereux éléments…. Un journaliste très connu à l’époque, Jean Rous, un rocardien d’origine m’a rapporté par la suite que Senghor avait dit que j’étais « dangereuse » ! Auteur d’un livre sur Senghor et  son conseiller, il lui avait dit : « Elle a fait de la résistance, comment voulez-vous qu’elle accepte cette situation sans réagir ! » Il faisait référence à une époque où, à 17 ans, pendant la guerre, j’avais  transporté du courrier pour quelqu’un dont la tête était mise à pris et qui était caché par mon père…

Pendant le vol, Claire N’Diaye retrouve Philippe Decraene, journaliste au Monde. La veille il l’avait interviewée à propos de l’arrestation de son mari. Scandalisé par les conditions de cette expulsion, il lui propose de l’héberger chez lui. Claire décline l’invitation :

-  Je savais que sa femme allait accoucher et puis nous étions nombreux…

Dans l’avion, ils ont commenté en détail les faits. Le journaliste se promet de dénoncer ce scandale. Lorsque l’article parut, Claire N’Diaye n’y trouva qu’un entrefilet qui indiquait en substance : Mme Claire N’Diaye a été expulsée du Sénégal avec ses enfants.

Et puis arrive la nuit de Noël 1962

Claire reprend le récit de cette arrivée, la nuit de Noël à l’aéroport d’Orly, le 24 décembre 1962. Transis. Angoissés. Perdus.

Nous sommes donc arrivés à Paris. Il y faisait très froid. -10°.  Une femme m’interpelle, scandalisée,  me prenant pour une folle : Madame vous ne voyez pas que vos enfants ont froid !Comment avez-vous pu les laisser en tenue d’été ?

 J’ai failli lui dire que nous venions d’être expulsés du Sénégal. Mais je me suis retenue en me disant qu’elle ne croirait jamais que Senghor est un monstre ;  elle dirait : ces Sénégalais, c’est des sauvages. J’ai juste dit : je le sais Madame, qu’ils ont froid.

J’ai téléphoné à des amis. Ils étaient en train de réveillonner et pensaient que je les appelais de Dakar. Ils avaient suivi les événements du 17 décembre à la télévision. Ils se sont tous mobilisés pour m’aider. J’ai commencé par acheter des vêtements chauds aux enfants. Des journalistes sont venus à l’hôtel pour m’interviewer. Afin de ne pas aggraver la situation pour Vali, j’ai minimisé la gravité de ce que nous vivions. Pierre Lazareff m’a invitée à son émission «  Cinq colonnes à la une », mais j’ai refusé. Vali était en quelque sorte l’otage de Senghor. Je devais rester très réservée pour lui  éviter le pire. J’avais peur. Je savais maintenant ce dont il était capable. Peut-être aurais-je dû me montrer plus courageuse et mobiliser l’opinion publique pour venir en aide à mon mari ? Aujourd’hui j’ai des regrets. En effet, c’est grâce à la mobilisation de la presse et de personnalités comme François Mitterrand, Jean-Paul Sartre, Aimé Césaire, René Cassin et bien d’autres, que mon mari a été libéré en 1974, après douze ans passés en enfer. Douze ans, pendant lesquels je n’ai eu droit qu’à une heure de visite par mois en présence d’un gardien. Douze ans, pendant lesquels j’ai attendu sa libération que Senghor promettait comme imminente. C’était sa façon de nous tenir sous sa coupe, de nous empêcher de faire des vagues.

  Quand Vali a enfin compris que Senghor ne ferait jamais un geste, sauf contraint et forcé, il a tout organisé depuis la prison de Kédougou.  Le député maire de Narbonne, Francis Vals que nous avions sollicité, est intervenu avec efficacité. Il a adressé une lettre à Senghor, un véritable plaidoyer que nous avons largement diffusé. Les détenus de Kédougou, depuis si longtemps au secret, n’avaient pas été oubliés.  Voilà qu’il devenait un problème à régler. Enfin.

Aux dernières nouvelles, la municipalité de Dakar, au grand complet, a décidé de rattacher le nom de Valdiodio N’Diaye au nom de la place de l’Indépendance. Le président de la République du Sénégal a émis le souhait de présider cette inauguration.  Cela se fera dès qu’une date sera fixée.  Une belle victoire sur l’Histoire !

(à suivre)

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