Mes rencontres... Amina N'Diaye Leclerc, 5

Amina N’Diaye Leclerc, après un passage dans la mode qui la propulse vers la réalisation de films, va briser le silence sur son passé : elle va raconter et filmer les années d’emprisonnement de son père, Valdiodio N’Diaye, héros de l’indépendance du Sénégal, injustement accusé de complicité de coup d’état avec le premier ministre Mamadou Dia.  Et depuis près de dix ans, c’est un corps à cœur avec la peinture pour d’une façon réitérative expulser ses émotions cristallisées sur cette époque.

Toute cette histoire, qu’elle relate dans son film sur Valdiodio,  se lit aussi dans ses toiles. Amina N’Diaye Leclerc a également écrit un scénario pour un long métrage, rubrique « histoire » et cherche un producteur.

Une histoire qu’elle déroule avec une sorte de détachement,  comme si elle ne lui appartenait pas.

Avant d’avoir suivi une thérapie sur plusieurs années, aucun mot ne parvenait à franchir ses lèvres sur ce sujet rendu tabou par la souffrance ; mots enfermés, cloitrés, emprisonnés au plus profond de son être.

 

 

L'Afrique, cœur de la création !

En 1992, Amina N’Diaye Leclerc crée sa boite de production, la société Guelwaar Production pour mener à bien son projet avec Eric Cloué, pour la réalisation du « Royaume du passage » (90 mn). Cette docu fiction, née de l’idée d’Amina, est une grande et superbe fresque tournée dans des décors de plusieurs pays africains avec des acteurs de théâtre, danse et expression corporelle, qui met en évidence les sources d'inspiration venues d’Afrique pour des artistes comme Picasso, Matisse, Klee et bien d'autres...

- Un conte filmé…Cela me tenait à cœur de mettre en évidence le chemin parcouru  de Lucy l'Australopithèque à Soweto : L'Afrique, cœur de la création !

Trois ans de travail pour « Le royaume du passage ». Le temps pour Amina d’apprendre son métier. Et c’est alors qu’elle monte Guelwaar Production :

- Le film n’était pas fini… J’ai monté très vite ma boite. C’était en 92. Et à partir de là j’ai produit les films. Avec toujours à la réalisation Éric Cloué. On trouvait l’argent chacun de notre côté.  Il était bien introduit en France et moi sur les réseaux en Afrique. On s’était aperçu que les producteurs n’étaient pas très réglos. Ils nous disaient : « vous trouvez l’argent, le film doit avoir lieu dans quatre pays, vous en choisissez un seul pour réunir les quatre tournages. » Il fallait sans cesse se bagarrer. Et pour se faire payer à la fin, une galère… A ce moment-là, je travaillais avec l’Europe, j’étais la seule à avoir tous les contacts, cela m’a aidée à, disons assainir le climat ! Et l’argent est rentré. J’en ai vu des magouilles !

C’est un milieu très difficile, la production. J’ai monté ma boîte non pas par plaisir mais parce que c’était nécessaire. Cela m’a permis de suivre et de réaliser un projet de bout en bout. Ce n’est pas une question de pouvoir mais pour que l’argent soit vraiment utilisé pour le film.

Après ce film qui sort en 1994, et sera diffusé sur France 2, il y aura, toujours avec le réalisateur Eric Cloué,  « S comme Sénégal », un très joli documentaire de 34 mn, une commande de la Mission française de coopération à Dakar.

 -  Donc c’est toujours pareil : Éric Cloué réalise et moi je produis. Et là, je suis assistante de réalisation. On avait un cahier des charges par rapport à la mission et c’était sur l’aide internationale. L’idée de départ  c’était de démontrer comment l’aide humanitaire, ça crée des problèmes en Afrique. Par rapport à la dignité des gens. C’est vrai que les intentions sont généreuses. Mais c’est  toujours du paternalisme ! Et mon film dénonce cela.

Par tout un tas de circonstances dont Amina préfère garder en off  les détails,  « S comme Sénégal » est devenu  propriété de Guelwaar Production, sa société.

- C’est ainsi que  j’ai pu vendre « S comme Sénégal » à TV5 Afrique et à différentes chaînes africaines. Il est  en bonus dans le DVD sur mon film sur Valdiodio…

Puis ce sera « Jo’Burg alive » 52 mn, coproduit par la Cinq.

Et après, on a fait un film avec la Cinq, « Jo’Burg alive » avec Zim Ngqawana , le saxophoniste  de jazz d’Afrique du Sud  où on l’a tourné et pour boucler le financement, on l’a monté sur place, c’est trois fois moins cher. 

Et après cela on a fait le Valdiodio… »

Le film sort à Dakar pour la première fois

En 2000, pour son « Valdiodio N'Diaye, l'Indépendance du Sénégal » (52 mn), Amina est devenue coréalisatrice.  Le film sort pour la première fois à Dakar. Il sera diffusé  sur les chaînes Histoire, CFI, TV5 Afrique, TV 5 Monde. Sélectionné au Festival International du Film de Namur, Festival d'Amiens, Festival de Fribourg en Suisse, Festival Vues d'Afrique à Montréal, Festival Images d'Ailleurs à Paris, présenté à Cannes en 2000. Le DVD est distribué par la Médiathèque des Trois Mondes (Paris).

- Le Valdiodio, ça a été une grosse galère pour trouver le budget. Comme on n’avait pas assez d’argent, on a  fouillé dans tous les rushs de nos films sur l’Afrique. Les images qu’on n’avait pas montrées. On a fait un vrai tournage au Sénégal et en a complété avec ces images : les génériques,  les habillages, et notamment au niveau des musiques. Dans le Valdiodio il y a beaucoup de musique d’Afrique du Sud. Du groupe jazz, Zim Ngqawana,  qu’on avait filmé qui était l’élément moteur du film. L’an dernier, il est venu à Toulouse pour le Rio Loco. Depuis il est mort.

Finalement on a monté une partie du Valdiodio et on l’a vendu à la chaîne Histoire. Ce qui nous a ouvert les portes et on a pu prétendre au CNC. Pour cela, il faut une grande chaîne nationale, la chaîne africaine ne suffit pas. Et puis j’ai eu la francophonie. Ça m’a sauvé et du coup j’ai pu faire le film. Il est sorti ! Depuis il marche… il a été racheté plusieurs fois par TV5 Afrique, TV5 monde… Depuis dix ans chaque année il passe sur toutes les chaînes africaines et l’année dernière je l’ai vendu à une chaîne sud africaine Internet qui le diffuse dans le monde entier.

 Avec le cinquantenaire de l’indépendance du Sénégal, le film  est ressorti  dans les festivals. Amina organise des conférences débats, en Ile de France et dans le Grand Sud.

J’ai fait  Utopia à Toulouse la salle était pleine. Chaque fois les salles sont pleines.

Depuis, Amina N’Diaye Leclerc a fermé sa société de production en France, conservant elle qui se trouve au Sénégal.

- J’ai fermé parce que c’était trop dur.  Je prenais trop de risques financiers, je manquais de moyens. Et c’est alors que je suis revenue à la peinture. C’était il y a 12 ans. Mais en 2007 j’ai assuré la production exécutive du court-métrage de fiction d’Eric Jordana "Portrait-Robot" avec Papaye production (inscrit à Cannes au Short Film Corner 2008, ndlr).

La peinture c’est ma vie

- Avant d’en venir à mes toiles, juste une anecdote quand je travaillais à la boite de prod, tout au début, j’ai mangé avec Bernard Giraudeau. Son équipe m’avait contactée pour avoir des conseils son film « Les Caprices d’un fleuve » qui se tournait au Sénégal. Je  leur ai donné tous les contacts dont ils avaient besoin. Par la suite,  ils ont pris mon frère comme avocat pour faire tous les contrats

J’ai failli faire les Beaux-arts mais j’ai hésité parce que mon père était en prison. Je me suis dit mais je vais vivre de quoi ? Je n’avais pas le droit de faire ça.

Adolescente je peignais tout le temps. Ma mère m’avait acheté une petite valise de peinture à l’huile. Mais nous n’étions pas assez riches pour que je prenne des leçons. J’en rêvais…  je regardais les catalogues de pub de cours de dessin. Je ne pouvais pas le dire à ma mère. Si elle l’avait su, elle se serait dérouillée pour me les payer et moi je ne voulais pas la mettre en difficulté.  En 99, au moment du Valdiodio, je me suis inscrite à un cours de peinture privé. Et puis j’ai entendu parler des cours pour adultes aux Beaux-arts et là, j’ai réalisé mon rêve. J’y suis restée environ quatre ans. J’allais également à un cours privé axé sur l’art contemporain, pendant 2-3 ans. Mais de tout temps,  j’ai regardé des toiles. Je crois que même quand tu ne peins ne pas, tu l’as dans la tête…

Depuis que je peins, c’est expo sur expo…. Quand je peins, je ne fais pas de croquis. Je me concentre sur l’idée que je veux exprimer et puis la couleur que je vais utiliser, selon ce que je veux exprimer, si c’est quelque chose de violent, de la douceur…Tout va dépendre si je suis zen ou si je suis torturée quand je me lève le matin. En fait quand je vais peindre je suis excitée. Je m’arrange pour être toute seule. Et là je suis ravie. J’ai une maison dans les Pyrénées, et  c’est souvent là que je peins, dans mon atelier. Besoin d’être totalement seule. Parce que le temps n’existe pas quand je peins.

C’est la toile qui dicte l’œuvre. Je commence quelque chose et c’est elle qui me dit comment je dois faire. Un enchaînement logique. Je prépare ma toile, mes enduits, mes collages, et puis à un moment donné, je vais jeter de la peinture dessus. Je regarde la toile et je fais en fonction de ce qu’elle me dit.  Quand je travaillais dans le cinéma avec Éric Cloué, il me disait toujours « ce qui est le plus génial c’est le montage, c’est ça qui te fait le film,  pas toi ». Il y a une logique. Les gens pensent qu’on la fait exprès, mais non…

C’est un lâcher prise total ! J’ai besoin de travailler dans la spontanéité. C’est alors que l’œuvre jaillit… ou  pas et dans ce cas, après j’ai énormément de mal à la reprendre. Il y a un moment. J’attends qu’il arrive.

Voilà, tu ne contrôles pas. Il faut être disponible  pour sa peinture, en alerte. Il y a un point d’équilibre que parfois je n’arrive pas à trouver, … je suis beaucoup dans la construction il y a des cubes, etc., est très souvent  - c’est comme lorsque j’écrivais mon scénario, ou au lycée, quand je devais faire une composition française,  - comme pour beaucoup de gens – le matin au réveil, je suis à moitié endormie et tout d’un coup je vois les choses. Je vois mon tableau,  les couleurs… et j’ai la solution.  Évidemment ce que j’aime le plus c’est quand ça jaillit tout d’un coup. Tu fais des gestes amples… Tu regardes et tu sais que c’est ça. Rien à rajouter, rien à enlever…et ça, c’est magique, mais c’est tellement rare ! Mais ça arrive. Ça arrive…

 

Un instant de grâce…

Et après on ne peut plus le vendre ! J’en ai un, il est magique : il y a deux couleurs, et pour moi, il y a tout. Je ne peux pas le vendre. Pourtant j’ai besoin d’argent pour payer mon matériel, mes expositions, j’ai eu une offre mais j’ai refusé.  Ça aussi c’est un aspect qui est important, se séparer de sa toile. Pour de l’argent. Pour moi c’est trop difficile. Alors, sachant cela, mes toiles préférées en fait quand je fais une expo, j’inscris « réservé »… ou alors je ne les expose pas. Depuis que je fais ainsi, je suis beaucoup plus sereine pour mes expos. Mais c’est très ambigu, tu es contente de vendre parce que c’est une reconnaissance, et financièrement ça aide à payer ce qu’il faut pour peindre. Mais d’un autre côté, tu n’es pas contente de vendre parce que la toile va partir. Tu as cette espèce d’impression  « est-ce que l’acheteur mérite ma toile, »  c’est prétentieux peut-être… Et puis, quand même vu le prix des toiles, tu te dis que la personne qui est capable d’y mettre autant d’argent, elle a eu un coup de cœur ! Il y a des gens qui ne sont pas fortunés et qui m’achètent un tableau. Il faut qu’ils l’aiment !  Cela  m’aide à lâcher la toile. Et maintenant je n’ai plus complexe à garder les toiles que j’aime.

J’ai remarqué que j’arrive à vendre une peinture après l’avoir gardée assez longtemps chez moi. Elle se détache toute seule. Elle peut partir.  Mais j’ai aussi compris qu’une toile en amène une autre et si elle part tout de suite, tu ne peux pas progresser. Parce que c’est cette toile-là qui va t’amener à une autre.

C’est très étonnant. Je trouve que l’art et le rapport à l’argent, c’est très difficile.

J’ai eu deux grands chocs artistiques dans ma vie. Je n’aimais pas Gauguin… en photo. Mais bon, Gauguin étant incontournable, je regardais les photos… Bof ! Disons que j’aimais bien mais sans plus. Je vais au Luxembourg. Je vois une exposition de Gauguin,  j’ai failli pleurer. Ça m’a pris... Je regardais… j’ai dit : je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi beau. J’étais là. C’était extraordinaire. Un autre peintre qui m’a profondément émue, c’était Modigliani. Lui, j’adorais. Même dans les bouquins.  Là pour moi, ça a été les plus grandes émotions… Et Rothko, que j’ai vu à Londres… Je ne voulais plus partir, je serais restée des heures !...

Amina a parlé longtemps de cette passion qui la transporte. Nous nous arrêtons devant une grande toile bleue. Magnifique. J’aime le bleu, je devrais dire les bleus.

©Maia Alonso pour nananews

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