Christine Goémé, productrice France-Culture (de 1976 à 2016)

Dans les coulisses de France Culture...

Christine Goémé, a été productrice sur France-Culture de 1976 à 2016.

Elle arrive à la radio après des études de philosophie, un peu par hasard, beaucoup par amour de l’aventure :

« C’était une opportunité, je l’ai saisie. C’est toujours un peu des hasards tout ça.  Et puis ça m’a plu alors j’ai continué. »

Christine Goémé, Ph M.A.
Christine Goémé, Ph M.A.

Son visage me fait penser à une icône japonaise. Elle pétille, en proie à mille idées à la fois. Partout en même temps. Ne semble jamais sérieuse. Une énergie qui décoiffe. Aucun lien avec l’idée que l’on se fait d’une femme savante, d’une philosophe. Christine Goémé est une aventurière de la parole. Elle dit :  A la radio, nous sommes des pêcheurs de paroles. 

La radio. Son univers magique. Une planète merveilleuse. Après trente-cinq ans d’émissions quotidiennes, on peut dire qu’elles font corps, elle et la radio.

Ce reportage a été réalisé en décembre 2011 et pubié dans Nananews en janvier 2012.

1ère partie - France-Culture est issue de la Résistance

Du « je » insensiblement, elle passe au collectif…

Christine Goémé - Ph M.A.
Christine Goémé - Ph M.A.

On a tellement aimé ce qu’on faisait que je dois dire, on s’est vraiment dévoués tous, corps et âme. Le mot dévouement ne convient pas du tout. On a honteusement joui de notre travail et des gens qu’on rencontrait. Du plaisir. J’ai trouvé là, une sociabilité  intellectuelle et culturelle. Une espèce de paradis … et j’ai adoré ça.  Je fais partie de cette fournée de gens de 68 qui ont fait des études sans objectif précis comme l’enseignement, par exemple ; qui on passé des diplômes un peu comme ça leur chantait ; qui ont suivi les cours qu’ils aimaient, qu’ils avaient envie de suivre etc. sans avoir d’idée précise. Bien entendu, on ne pensait pas à faire carrière ni à s’incruster dans un système, ni dans une procédure d’institution.  France-Culture, c’était parfait pour nous.  Vraiment. C’était tout ce qu’on aimait, beaucoup de rigueur … On travaillait pour les auditeurs nuit et jour sans compter. On y était jusqu’à trois heures du matin. La radio, maintenant, ce n’est plus comme ça… (rire) : il y a un plan Vigipirate. Tout est fermé…c’est très différent !   

Un ange passe. Puis deux. Elle revient à son récit

Alain Trutat
Alain Trutat

Quand je suis arrivé à la radio, j’ai été accueillie par les gens qui ont créé France-Culture après la guerre, dans la mouvance de la Résistance. Cette radio a été faite massivement par des gaullistes et des communistes, il faut bien le dire.  Il y avait des gens comme Alain Trutat (qui était pour moi un génie de la radio), ou encore Claude Mettra, Pierre Descargue. Ce sont des hommes qui, pendant la guerre, avaient maintenu la culture contre vents et marées.  Sous la botte vraiment. Par exemple Pierre Descargue avait créé une revue défendant l’art moderne, alors conspué par les Nazis… Trutat, lui, avait préservé des relations entre les auditeurs et les poètes de la résistance. Ils aimaient vraiment la radio, contrairement à aujourd’hui où c’est plutôt une manière de faire carrière : ces gens-là ont risqué leur peau pour  la culture ! C’était des maîtres… toute cette génération. Ils étaient d’une rigueur et d’une exigence comme je n’en ai plus jamais vues ! Et en même temps d’une ouverture, d’une intelligence absolument exceptionnelles, ça je dois le dire et je leur rends un très grand hommage ! Je les aimais et je les aime encore. Je les aime toujours et pour moi, ils sont  la vie même. 

Une ferveur qui a subsisté et une épopée qui la nourrit encore. Elle poursuit

Nouveaux chemins de la connaissance
Nouveaux chemins de la connaissance

Ce n’était pas du maquillage ; ce n’était pas un « plus » social, ou mondain… Ce n’était pas le « plus » de carrière, pas de bla-bla… C’était vraiment vital. Ces anciens résistants étaient  de la génération de mes parents et ils ont accueilli à bras ouverts celle de  68. Oui, c’étaient des gens magnifiques pour lesquels on avait une admiration sans borne. Ils  avaient la qualité qu’il fallait absolument avoir pour faire de la radio. Ils avaient un charisme à toute épreuve.

La radio, c’est partager

Et elle enclenche sur la vocation-même de la radio, ce mot magique qui dans sa bouche se pare de merveilleux, se fait à la fois corps et âme :

_ Parce que la radio c’est l’art du partage. Tu as une idée, tu te dis elle est bonne, je vais la partager avec des gens. Voilà. C’est ça la radio ! Grosso modo c’était un lieu de liberté, de pensée, de très grande exigence. Il n’y avait pas de problème de carriérisme ; on n’était pas chez les traders, quoi ! »

 

Sans le vouloir, et sans jeu de mots, Christine avait trouvé sa voie. Je m’étais attendue à ce  qu’elle me parle d’elle, mais impossible de dissocier sa vie de l’entité radio. Elle est intarissable. Des mots reviennent inlassablement sur ses lèvres : « merveilleux », « absolument », « partage », « liberté ». Ses yeux brillent, elle revoit le long chemin, avec ces êtres d’exception auprès de qui elle a façonné sa personnalité, devenant elle-même partie intrinsèque de la Radio à qui ces hommes ont donné des lettres de noblesse.

 

Nous sommes dans son séjour, assises à la table ovale qui reçoit ses nombreux amis écrivains de fictions radiophoniques. Se vautrant voluptueusement contre mes jambes, son magnifique et indispensable chat noir et blanc. Partout, des murs de livres. Des petites tables surchargées de volumes. La plupart dédicacés. Le savoir de cette femme toute simple est aussi vaste que sa bibliothèque. Le balcon de la fenêtre, royaume de Messire le Chat, plonge sur une des cours intérieures que mystérieusement cet immeuble dissimule.

 

On respire la culture et le savoir chez Christine Goémé, mais surtout on partage du rire, des anecdotes de vie, de l’amitié. Et du bon vin. Des salades sans huile, assaisonnées de plusieurs sortes de vinaigres avec une pointe de piment d’Espelette.

 

L’amitié. Une des clés pour percevoir Christine dans son authenticité. C’est une femme qui ouvre généreusement sa porte, sa table, son cœur. J’ai ce bonheur d’être accueillie chez elle. Je m’y sens chez moi.

 

_ Nous étions plusieurs amis à rentrer ensemble à la radio. Ils y sont tous restés. J’étais avec Gérard Gromer, maintenant à la retraite. Lui, c’était un homme de radio !  Il y a toujours Jacques Taroni, un réalisateur absolument sublime qui fait  de très belles émissions… On a commencé ensemble cette aventure tout à fait par hasard en se disant : tiens, la radio c’est bien ! Ça nous plaît, ça nous intéresse…

Cette rencontre a réuni, à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm, Véronique Taquin, l'auteure du roman, Pierre Chartier (professeur de littérature à Paris Diderot), Olivier Douville (psychanalyste et anthropologue, enseignant-chercheur à Nanterre et à Paris Diderot) et Laurent Loty (chercheur au CNRS, indisciplinaire). Elle a été ponctuée de lectures par Christine Goémé (productrice à France Culture) et d'interprétations par l'image de Béatrice Turquand d'Auzay.

La dent dure, Christine dénonce la dictature du « jeunisme » qui sévit actuellement

_ Un ami m’a appris hier qu’on vient de lui dire : cette émission, c’est une bonne idée mais on cherche quelqu’un de 30 ans pour la faire… C’est insensé ! Alors qu’à l’époque il n’y avait pas ce genre de chose : les gens travaillaient ensemble, réfléchissent ensemble et puis il y avait ceux qui savaient et qui transmettaient. Oui, il y avait un art de la transmission sur le terrain. 

Trutat, il était quand même spécial. Moi je l’adorais. Il avait des idées géniales… mais  jamais de fric pour les réaliser. Donc on n’était jamais payé ou très  peu, ou  très mal… ou à peine, de toute façon il ne fallait même pas poser la question parce qu’on était prié, tout de même, de ne pas s’occuper de ces choses ; il trouvait ça obscène…

 

Elle rêve un peu, se souvient de cet homme qui l’a tant marquée. Alain Trutat (1922-2006). Co-fondateur de France-Culture et réalisateur, démarre à la radio à dix ans, comme comédien. À quinze ans, il est petit reporter à Radio-Luxembourg. Pendant l’Occupation, il est très lié au milieu poétique, très proche de Jean Paulhan, Jean Tardieu et Paul Eluard. A la Libération, il rentre à la Radio française où il s’occupe des émissions littéraires et dramatiques. Il y réalise des émissions poétiques. Dans les années 60, on lui demande de s’occuper d’une réforme des programmes culturels. C’est la naissance de France-Culture.  Il crée l’Atelier de création radiophonique en 1961. Pour lui,  la radio c’était un des beaux-arts.

C’est ce goût qu’il a transmis à Christine

_ Il avait des idées vraiment extraordinaires et il ne te disait pas : faut faire comme ci ou comme ça, non !  Il te disait: ça, il ne faudrait pas que ce soit comme ça. En fait, il disait tout ce qu’il ne fallait pas faire, tout ce qui était raide,  ce qui s’accrochait au sens comme une moule sur un rocher etc. Et pour le reste débrouille-toi… Il fallait trouver une manière de faire mais c’était merveilleux parce que maintenant justement, la radio c’est un surcroît de sens ; c’est la critique que j’en fais. Et là, ça me dérange. Aujourd’hui, c’est très bien, c’est très propre, c’est très intelligent,  c’est très sensé. Bon, ben voilà ! Mais ce qui était marrant, c’était de prendre des risques.

 

Des risques, Christine en a pris. Elle raconte cette rencontre impossible avec Georges Navel (1904-1993), écrivain d’origine paysanne, qui dès 1920 suit les cours du soir de l'Université syndicale où il côtoie le créateur de la revue Manomètre à laquelle participe notamment Jules Supervielle. Tout en gagnant sa vie comme manœuvre itinérant puis comme correcteur d'imprimerie, il écrit pour  L’Humanité  et Commune, publie des romans autobiographiques… Au moment de cette rencontre, Georges Navel qui vient de subir une attaque, est dans les Alpes. Christine a accouché deux mois plus tôt mais n’hésite pas à passer 14 heures dans un train, et à se rendre dans la montagne pour le rejoindre sans savoir dans quel état il se  trouve, s’il pourra seulement articuler un mot.

Elle est seule avec son équipement qui pèse lourd

Claude Mettra
Claude Mettra

J’ai fait cet enregistrement dans une espèce de semi conscience car j’étais claquée. J’ai tendu le micro à Navel avec la trouille au ventre en me disant pourvu que ça marche, pourvu que ce soit bien …

 

Elle enregistre l’entretien et reprend le train, sans transition. De retour, on  écoute la bande. La chargée de réalisation, « une fille tout à fait intelligente » en fait tomber ses ciseaux et elle s’exclame qu’elle n’a  jamais vu ça, qu’elle n’a jamais entendu une voix pareille, « c’est magnifique ! »

C’était un coup de bol surtout que Navel venait de faire  un AVC. Pour Trutat, j’avais tenté le coup… Et franchement, je n’ai pas été payée un centime de plus pour le faire. Voilà comment ça se passait… En plus ce jour-là, c’était un dimanche… ! J’y suis allée parce que c’était comme ça ;  à la limite je n’ai  même pas réfléchi : on y va, basta ! On était tous comme ça. C’était la radio ! Alors que maintenant on vous demande des gens célèbres. Il faut interviewer des gens connus. On n’est pas des pêcheurs de paroles : on est des pêcheurs de noms ! Et les petites gens, heureusement qu’on les retrouve dans les documentaires. C’est ce qui fait leur charme d’ailleurs. Des gens qui ont quelque chose à dire, qui ont une vision du monde, une vie, la vie… Et qui sont merveilleux. Et c’est ça qui est bien évidemment. Ce genre de choses se retrouve plutôt dans ce que vous faites, vous, dans Nananews. Des choses un petit peu marginales.

Christine Goémé poursuit

_ Pour moi, la radio, c’est un partage, c’est le maintien de l’oralité. Ce qui m’intéresse ce sont les voix. Une sorte de désert,  peuplé de gens anonymes. Je suis toujours étonnée et heureuse de rencontrer des auditeurs qui me disent : on vous écoute…  C’est merveilleux, cela veut dire qu’on a quelque chose en commun. Le grand avantage de la radio c’est qu’on ne voit pas ton image. Mais aujourd’hui ce que je reproche à la radio – j’ai beaucoup de reproches à lui faire– c’est de cavaler derrière la télé, alors que précisément ce qui est intéressant et qui donne du corps  à la radio c’est la voix. Pas besoin d’être jeune ou vieux, etc.  La voix, c’est quelque chose qui va au-delà de l’apparence. Le danger qui nous guette  aujourd’hui, c’est l’image car pour faire carrière il faut qu’on t’ait vu à la télé ! L’image fait la loi sur le son. L’image basique. L’image banale et ordinaire commence à anesthésier l’écoute. Au lieu que la langue éclaire l’œil et que l’œil éclaire la langue, l’un fait barrage à l’autre.

 

Depuis quelques années, Christine, qui s’occupe de fictions,  produit également l’émission « L’éloge du savoir¹ ». Elle y présente des cours du Collège de France ²:

_ Et  j’ai une belle émission sur le savoir. Je suis ravie… Je diffuse tous les soirs, à minuit trente,  des conférences du Collège de France. Il y a toujours du monde. C’est une bonne heure. Tu es plus écouté qu’à onze heures du matin…  Laure Adler a pensé à moi pour cette émission, elle  m’a dit : toi tu aimes le savoir … Donc sous-entendu tu vas transmettre cet amour aux autres. C’est une réaction de femmes de radio qu’elle a eue  là. Elle sait que pour moi, le savoir est une aventure aussi. C’est une exploration,  une découverte du Nouveau Monde…

¹Eloge du savoir : Emission radiophonique produite et présentée par Christine Goémé, diffusée sur France Culture du lundi au vendredi (de 0h35 à 1h30). Fréquence : 93.5 (Paris et sa région)

² Le Collège de France occupe une situation à part dans la recherche fondamentale et l'enseignement supérieur français.

14 Ce n'est ni une université, ni une grande école. Il ne transmet pas à des étudiants un savoir acquis à partir de programmes définis. Il ne prépare à aucun diplôme. Les 52 chaires de professeurs titulaires couvrent un vaste ensemble de disciplines : des mathématiques à l'étude des grandes civilisations, en passant par la physique, la chimie, la biologie et la médecine, la philosophie, la sociologie et l'économie, la préhistoire, l'archéologie et l'histoire, la linguistique. Le Collège de France peut s'adapter en permanence à l'évolution des sciences et rester ainsi un pôle d'animation de la communauté scientifique.

 

Entretien Christine Goémé et Nancy Huston, 3/04/2012

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Grand entretien : Nancy Huston - Rencontres Européennes de Littérature

Les Rencontres Européennes de Littérature sont organisées par l'Association Capitale Européenne des Littératures (ACEL) grâce au parrainage de l'Université de Strasbourg. Elles s'inscrivent dons le cycle Traduire l'Europe, présenté par la Médiathèque de Strasbourg -

Dialogue avec Christine Goémé, journaliste spécialisée en philosophie. Depuis 1978, elle a produit sur France-Culture des émissions pour Les chemins de la connaissance, À voix nue, Le bon plaisir, Radio libre, Une vie, une oeuvre, La matinée des autres... Créatrice de l’émission Les idées en revue (1991-1999)
elle a également produit de nombreuses émissions spéciales sur Michel Foucault, Descartes, Aragon ou encore sur Jacques Lacan, Roland Barthes, Vladimir Jankelevitch. Elle produit aujourd’hui, toujours sur France Culture, L’éloge du savoir. Christine Goémé est vice-présidente de la Société des Gens de Lettres de France (SGDL) et présidente de la Commission des Affaires Radiophoniques de la SGDL.

2ème partie - La radio reste une aventure

« La radio, il faut que cela continue d’exister et même que cela s’élargisse, mais pas du coté de l’image ! »

La cuisine de Christine Goémé est une cuisine de poupée. Comme toutes les petites surfaces devant servir, elle est conçue intelligemment, de façon à ce qu’on ait tout le nécessaire sous la main. Y trône en place de choix  la radio. Et Christine peut à loisir y éplucher ses patates, sa cuisine devient alors une annexe non seulement de France-Culture, mais de tout autre site émetteur des émissions qu’elle a envie de suivre :

_ Parce qu’on peut écouter sa radio n’importe où. Et même en épluchant ses légumes, ce que je fais moi par exemple. Ça a l’avantage de ne pas fixer les gens. Tandis qu’à la télé… En fait dès que tu as de l’image, tu es quand même obligée de regarder. Donc tu arrêtes ce que tu étais en train de faire. Alors que la radio, c’est un espace de liberté pour les auditeurs et pour tout le monde : pour ceux qui la font,  pour ceux qui l’écoutent… C’est comme une conversation. Je parle à des gens, et il y a des gens qui me parlent d’une certaine manière… J’écoute beaucoup la radio. Parfois je râle après l’intervieweur, et parfois je me dis : Ah c’est génial c’est exactement ce qu’il fallait demander !  À la radio on est  dans un dialogue permanent.

Etre productrice de radio

_ Produire des émissions, cela consiste  à avoir des idées. D’ailleurs ce que j’aime beaucoup dans ce métier, c’est de les  mettre en pratique : dès qu’on a une idée, on peut la concrétiser. Je suis le contraire d’une rêveuse et je pense que les gens de radio ne sont pas des rêveurs.  Ce ne sont pas des gens qui vont s’imaginer qu’ils vont faire telle et telle chose : ils ont une idée et ils la réalisent voilà. Donc ce métier consiste à avoir une idée, à savoir comment on peut l’élaborer ; vérifier si c’est intéressant(ou pas) et ensuite il faut la vendre à une radio. Au fond, c’est juste ça, on vend une idée et sa réalisation à une radio. Donc en l’occurrence pour moi, France Culture.

 

La radio reste toujours une aventure

Cette seconde partie a également été publiée dans le webmag Nananews, le 17/01/2012.

Christine Goémé, Ph M.A.
Christine Goémé, Ph M.A.

Partir d’une idée, ce champ libre,  où tout s’avère possible, pour Christine Goémé c’est encore et toujours l’aventure.

_ C’est exact, j’ai toujours pris au pied de la lettre le fait que ce soit une aventure. On va réfléchir à la manière dont on peut construire une émission. La radio, c’est une occupation du temps. Tu proposes une idée, ensuite tu vends cette idée à une chaîne et elle te propose un temps donné. Alors on te dit : cette idée nous intéresse, on la prend et on commande une série de vingt fois un quart d’heure, ou deux fois une heure ou encore cent fois cent minutes… Et avec ça, il faut se débrouiller c’est-à-dire : qu’est-ce qu’on peut faire dans ce temps donné.

 

Pas de routine, alors ? Ce métier exige une constante remise en question, un incessant travail de la matière grise,  le contraire d’une activité « cool » comme on dit aujourd’hui. Finalement, il faut toujours convaincre pour pouvoir mettre en œuvre… 

 

_ Il faut bien entendu que la chaîne soit d’accord, qu’elle achète ton idée mais elle peut te proposer autre chose ; ça se discute. Ça peut arriver, mais c’est rare, que tu arrives avec une idée,  et qu’on te dise : c’est bien allez-y, carte blanche… Grosso modo, la production,  ça consiste à remplir un temps de parole et de son, avec une idée précise, soit qu’on t’achète, soit que tu  vends

Je suis une sorte de passerelle

Donc ce n’est pas vraiment du journalisme…

_ Non, ce n’est pas à proprement parler du journalisme ce que nous faisons. D’abord le journaliste a tendance à se substituer à l’auteur ou à l’inventeur… C’est un des dangers. À la radio jamais : c’est le type qui sait qui cause. Nous, les producteurs, on est plutôt des passoires. Moi, je me vis comme une passoire en quelque sorte. Je suis là pour établir des ponts entre une personne, un sujet, une question etc. et les gens qui écoutent. Je suis une sorte de lien, de passerelle. Quand on fait de la radio on n’est pas dans le narcissisme. Sinon on est foutu, on s’écoute parler…

 

Son credo n’est pas partagé par tous de nos jours :

Malheureusement aujourd’hui, il y en a beaucoup qui s’écoutent parler. C’est un gros problème. Un vrai homme ou une vraie femme de radio laisse son « moi » au vestiaire avant d’entrer au studio sinon ce n’est pas possible. On doit incarner au maximum les auditeurs. On doit être l’oreille de l’auditeur, la question de l’auditeur.

 

 Parce que, produire  une émission, la présenter c’est ouvrir des possibles. C’est engendrer du dialogue. Christine Goémé revient inlassablement sur cet aspect de la radio :

Une évidence pour moi, avec des auditeurs, il y a un échange, ils ne sont pas passifs dans leur écoute. Et en même temps on est tenu par eux, on travaille pour eux et avec eux, on est une de leurs voix possibles. Au fond, on est au service d’une parole et d’une écoute de cette parole.

 

Pour en revenir au point de départ d’une émission, elle précise :  

_ La question ce n’est pas d’être l’émetteur de l’idée ; mais c’est : est-ce que l’idée est bonne ? D’où qu’elle vienne. C’est un travail de circulation de la parole. La parole des autres, la tienne… C’est aussi un travail d’irrigation. C’est comme la circulation sanguine.  Pour que le corps social puisse vivre, il faut de la parole. Et pour que la parole circule, il faut la radio. C’est ce qui irrigue la pensée, la vie même. C’est ça qui est merveilleux. Alors parfois tu apportes tes idées ; d’autre fois on te les apporte… Tu peux te trouver à table avec de la famille ; quelqu’un dit quelque chose et toi tu penses tout de suite « voilà, ça, c’est formidable » … tu saisis au vol une idée… La circulation sanguine, les nerfs de la parole…c’est le corps même de la parole celui qui doit circuler au maximum.

 

Silence puis, un sourire rêveur lui effleure le visage :

La radio c’est ça, c’est merveilleux.

 

On le sent, pour Christine Goémé, la radio, c’est quasiment un sacerdoce. C’est du sacré. Elle insiste :

_ La radio, c'est un instrument qui prend la parole au sérieux.

Christine Goémé et René de Obaldia, Paris 2007 Ph M.A.
Christine Goémé et René de Obaldia, Paris 2007 Ph M.A.

Le mot a la parole

La parole, c’est le sang  de la radio : 

_ Le choix des mots n’est jamais simple. Le français est une langue qui me pose des difficultés permanentes. J’adore cette langue parce que je la trouve compliquée… Complexe… Elle requiert à chaque fois une attention particulière. Comment tu accordes un temps, etc. En fait tu as un rapport à la langue qui n’est jamais évident. C’est une des choses les plus importantes : comment choisir le mot le plus adéquat, le plus juste, la phrase la plus fluide possible, la plus serrée…

 

Oui mais, et la spontanéité dans toute cette élaboration ?

 

_ La spontanéité ça se travaille. Tu dois façonner en permanence ta subjectivité pour que ta spontanéité devienne la plus élaborée possible. C’est un Working progress. La spontanéité, tu n’es pas née avec ! Ce n’est pas la nature, la spontanéité. C’est plutôt un mouvement, un élan du cœur, du corps, de la voix, de la personne, mais qui est issu d’un travail sur soi-même. « Il faut sortir du rang des meurtriers » disait Kafka. La spontanéité c’est quelque chose que tu fabriques. Cela demande de gros efforts. Devenir un être doué de langage n’est pas quelque chose d’évident. 

Le Collège de France : au cœur de la recherche

Le Sénat de Rome
Le Sénat de Rome

En trente cinq ans, Christine Goémé dit avoir tout fait  à la radio : du direct, du différé, des remplacements de dernière minute, des chroniques, des émissions qui duraient dix  heures ou trois minutes :

_ Je ne vois pas très bien ce que je n’ai pas fait ! 

Elle rit. Presqu’étonnée d’elle-même.

 

 Aujourd’hui elle travaille chez elle parce que c’est le sujet de son émission qui le permet. Il s’agit des cours du Collège de France diffusé dans « L’Eloge du savoir » :

C’est l’émission qui veut ça ; moi je suis au service de l’émission. 

 

Les cours du Collège de France sont préenregistrées.

_ Le Collège de France, c’est une institution très particulière ; on y enseigne la recherche qui est en train de se faire. J’ai quelque fois des surprises à force d’écouter mes savants… Il m’arrive de me dire en écoutant quelque chose : mais où ils ont pêché ça ?  Ça date de cent ans en arrière ! Quand tu es dans le savoir tout frais tout neuf qui vient de sortir, tu te dis mais non ça fais vingt ans qu’on ne pense plus ça ! Quelquefois tu entends des absurdités dites même par des gens très cultivés…. Et puis, le Collège de France à des proximités avec France Culture : c’est ouvert à tout le monde. C’est le désir qui te conduit au Collège de France. J’ai envie de savoir par exemple comment la Bible a été écrite, eh bien il y a un cours au Collège de France pour te le dire. Tu veux savoir qu’est-ce qui compose le fonds magnifique de la poésie japonaise, tu as un cours au Collège de France ! Le Collège de France crée des chaires en fonction des gens. C’est-à-dire que tu arrives toi, avec une recherche un peu atypique, par rapport à la recherche universitaire, et hop on crée une chaire pour cette recherche. Tu ne remplis pas une case, c’est toi qui fabriques ta propre case.  À la radio c’est pareil. Il n’y a aucune espèce de limite.

 

Avec le collège de France, je suis ravie, j’apprends plein de choses et j’espère que les auditeurs aussi. Comme je présente des cours, la diffusion est quotidienne, du lundi au vendredi pendant une heure. Chaque jour je reprends la synthèse de ce qui a été dit la veille afin que l’auditeur puisse prendre l’émission en cours de diffusion ; dire quel est le professeur qui parle ; ce qu’il a dit précédemment, l’intérêt du sujet etc. Je présente cela comme un suspense du savoir. Un bon savant mais aussi un homme de radio à peu près convenable, c’est quelqu’un qui ressemble plus à Sherlock Holmes qu’à un écrivain. Moi je me sens plutôt du côté de l’enquête.  Je me sens plus proche du roman policier quand je travaille que de James Joyce, évidemment. Il y a des moments, c’est palpitant,  qu’est-ce qui va se passer … il faut créer une tension et puis transmettre cette tension que tu dois éprouver toi-même. Si tu ne l’éprouves pas, ça s’entend tout de suite.  

Les Radiophonies

C’est donc, d’une certaine manière une écriture, radiophonique certes, mais une écriture. Quels points communs ou quelles divergences avec l’écriture d’un livre ?

 _ Si tu écris (un livre) en pensant à tes lecteurs, ça ne marche pas parce que tu ne peux pas écrire pour des gens. Il faut que tu écrives pour la langue elle-même. Tu es prié au fond d’être au service des langues qui t’adviennent. Alors que la radio c’est quand même un petit peu différent. Pour ma part, j’aime beaucoup la fiction.  Je m’en occupe pas mal à la Société des Gens de Lettres et aux Radiophonies. La différence entre un livre et une pièce radiophonique, c’est le travail de la voix. La radio, c’est un support. Comme le papier. La voix donne un corps particulier au texte. Le livre, pour chaque lecteur, c’est une auberge espagnole mais la radio pas vraiment. Quand tu lis un livre, tu es seul. Quand tu écoutes une pièce, il y a l’interlocuteur, le producteur,  et puis toi : on est déjà au moins trois. Il y a une conversation, un échange. Quand tu lis,  il n’y a pas de circulation. L’auditeur est avec le producteur, il est son invité. Quand j’écoute  la radio dans ma cuisine, l’interviewer est là, il est présent près de moi ! Tu es dans la surprise permanente. Soudain tu entends une parole… Quand tu lis, tu n’as pas l’écrivain avec toi. 

 

Christine Goémé préside les Radiophonies, un festival fondé en 2002 par Yves Gerbaulet, qui écrit pour la radio. Ce festival existe grâce au soutien financier de la SACD et l'aide logistique de France Culture et de Radio France. Depuis 2004, les aides conjointes de la SACD, du Ministère de la Culture, de l'ADAMI, puis de l'Organisation Internationale de la Francophonie et de la Mairie de Paris ont permis au festival de s'ouvrir aux œuvres des autres pays francophones et aux radios associatives. Il se déroule à Paris pendant trois jours (en septembre) et permet d’écouter gratuitement et dans le noir de véritables films sonores (sans images donc, de 4 minutes à 1h34)  confortablement installé dans un fauteuil et d’assister à des rencontres autour de la radiophonie. De prestigieuses personnalités parrainent le festival, ainsi l’académicien René de Obaldia.

_ Yves Gerbaulet a eu la bonne idée d’organiser chaque année ce festival d’écoute qui prouve que des gens peuvent rester installés dans une salle pendant des journées entières,  dans le noir, à écouter de la radio.

 

Christine Goémé est également présidente de la commission radiophonie à la SDGL :

_ Cela consiste à créer des possibilités pour les écrivains de fiction radiophonique. C’est paradoxal, on se disait l’autre jour avec les gens de la commission, on est en pleine crise économique, il n’y a pas de boulot, tout le monde te bassine avec la télé au détriment de la radio et pourtant on n’a jamais eu autant de créateurs indépendants  qui créent et  écrivent pour la radio… Ça attire la jeunesse parce que c’est un lieu d’aventure.

 

Et des projets, Christine Goémé ? 

Moi je vis au jour le jour. Je ne fais pas de projet. De toute façon on va changer de directeur… après les élections. Il va y avoir une nouvelle équipe … On verra bien. Pour l’heure, je suis plutôt contente. Tout va bien. Je trouve que j’ai beaucoup de chance. Il faut juste être conscient des limites, des pièges qui peuvent guetter la radio aujourd’hui, il ne faut pas tomber dedans. Mais cela reste un instrument absolument privilégié pour absolument tout.


© Maïa Alonso

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Commentaires : 4
  • #1

    Daveluy Jean-Pierre (samedi, 12 novembre 2016 16:06)

    Que ce soit en début de nuit voici quelques années, puis de 5heure à 6heure ces derniers temps vous m'avez accompagné, avec votre voix chaude et lumineuse, dans les arcanes du Collège de France, dans vos entretiens avec les nouveaux récipiendaire, avant leur leçon inaugurale. Je vous remercie. Dans mon petit coin de Lozère, que ce soit dans les Gorges du Tarn, puis la Vallée du Lot à la Canourgue, ou aujourd'hui à Mende. Grâce à vous Christine,j'ai la chance de continuer mon éducation. J'ai 73 ans. Mille mercis. Et bon vent. Vous êtes une grande passeuse de mémoire. Encore merci J.P.

  • #2

    Maïa (samedi, 12 novembre 2016 18:59)

    Merci M. Develuy. Je lui transmets votre message.

  • #3

    Daniel Habrekorn (dimanche, 17 septembre 2017 12:41)

    Chère Christine Goémé,
    Je suis tombé sur un dossier cahier de l'herne, Léon Bloy, et ne me souviens plus si votre émission sur Bloy dont vous parlez dans vos lettres, avait été réalisée finalement. Savez-vous que c'est le centenaire de sa mort. Je m'en occupe entre autres. Il me serait agréable d'avoir de vos nouvelles.
    Bien amicalement.
    D.H.

  • #4

    Maïa (lundi, 23 octobre 2017 08:01)

    Monsieur Habrekorn, j'ai transmis votre message à Christine Goémé. Ce n'est pas son site . donc elle ne peut y accéder directement (j'ai rassemblé sur mon site tous mes articles dont celui-ci).
    Bien cordialement,
    M.A.