Rencontre... Fatime Faye, une femme libre au Sénégal

Fatime Faye à l’Ecole des Sables
Fatime Faye à l’Ecole des Sables

Fatime Faye est née à Dakar en 1957. Elle a grandi dans l’île de Gorée où sa mère était institutrice et son père médecin-de brousse :

- Un vrai médecin de brousse, pas un col blanc. Moi, j’étais un garçon manqué… 

C’est à l’île de Gorée, tristement réputée pour être le lieu mémoire de la traite négrière en Afrique, qu’elle rencontre pour la première fois  la célèbre chorégraphe franco-sénégalaise, Germaine Acogny. Elle la retrouvera des années plus tard à Toubab Dialaw :

Sa famille vivait à Gorée et Germaine Acogny y venait de temps en temps. Pour nous, adolescents, c’était une icône. On l’admirait. Elle s’habillait différemment, bougeait différemment. Elle ne ressemblait pas aux autres. Ca nous intéressait beaucoup. 

Par la suite, munie de sa licence d’anglais, Fatime travaille plusieurs années avec la Mission américaine à Dakar et à St-Louis puis devient freelance (traduction et logistique de séminaire) pour l’Unesco, l’Unicef, la Banque Mondiale…

Et puis j’ai décidé de m’arrêter avant la retraite parce que j’avais un rêve : aller vivre dans un village et mener des actions humanitaires.

Il y a huit ans, elle quitte la capitale pour s’installer à Toubab Dialaw, village situé sur la Petite-côte au sud de Dakar qui compte plus de 3.000 âmes. Ce sont à l’origine des Lébous (dont la langue est le Wolof) et puis les rejoindront Sérères et Peulhs*.

Fatime est d’emblée séduite par ce village de pêcheurs aux ruelles enchevêtrées, sablonneuses, bariolées de bougainvilliers multicolores. Les habitants y sont très accueillants. Les enfants foisonnent joyeusement et les chèvres y courent en toute liberté. Un parfum particulier, un peu magique, y règne qui captive le visiteur.

Jant-Bi, l'Ecole des Sables à Toubab Dialaw

Ecole des Sables Jant-Bi
Ecole des Sables Jant-Bi

Des années plus tôt, en 1998, Germaine Acogny et son mari Helmut Vogt y ont créé l’Ecole des Sables. Un village à l’extérieur du village, dominant la lagune Ndiondiop et qui prodigue du travail à la population. Leur site est dédié à la danse contemporaine et traditionnelle mais c’est également un lieu de rencontre des arts et de la culture international. La pose de la première pierre triangulaire, symbole de l’association Jant-bi (Soleil en Wolof) qui gère l’école, se fit en présence de plus de 300 invités dont de nombreux ministres et diplomates, Germaine Acogny étant une personnalité très en vue dans son pays et hors frontières. Elle qui fut le bras droit de Maurice Béjart à Mudra-Afrique, était une amie personnelle du président Léopold S. Senghor.

Fatime n’aura de cesse de rejoindre l’équipe Jant-bi.

Quand je me suis retrouvée dans le même village que mon idole, j’ai proposé tout naturellement mes services à Germaine Acogny. Cela a pris du temps. C’est une jeune française, Amélie, qui m’a finalement introduite dans l’école.

Fatime exerce une fonction hybride au sein de l’Ecole des Sables depuis quatre ans : traduction, administration, secrétariat et logistique (elle supplée à l’occasion au personnel manquant, s’occupe de l’accueil, accompagne les gens en excursion, … ) :

- Je suis la femme à tout faire et heureuse de l’être, dit-elle en riant. Mais je ne veux pas d’engagement à long terme. Car je voyage, je participe, en tant que leader, à des réunions de femmes à travers le monde… Je peux m’absenter jusqu’à un mois du village. 

L’environnement, un combat de chaque instant.

Sur la lagune en cours de reboisement
Sur la lagune en cours de reboisement

Si Fatime met en œuvre toute son énergie et sa passion de la liberté pour aider à l’alphabétisation des femmes et à l’éducation des enfants, son combat premier est la sauvegarde de la lagune de Toubab Dialaw :

- J’ai commencé par participer à la création d’une association en faveur de notre lagune menacée par nombre de promoteurs de tout bord et restaurer la biodiversité : L’Association pour le Développement Intégré de Toubab Dialaw, présidée par Siby Faye.  

Déjà, bien avant mon arrivée à Toubab Dialaw, plusieurs personnes ont voulu s’accaparer de la lagune. Quelqu’un a dit qu’il y ferait pousser des plantes médicinales et qu’il soignerait tous les villageois. Bien sûr, les habitants ont accepté. C’est alors qu’il a commencé à construire des murs. Tout le village est venu pour s’y opposer : les hommes, les femmes, les personnes âgées. Tout le monde ! La lagune est sacrée : les femmes y collectent le sel, mais surtout c’est un endroit pour le culte. Un endroit sacré. Donc la population ne pouvait pas accepter des murs qui les empêcheraient d’y accéder.

Quand nous avons créé cette association, nous avons immédiatement reçu 17 M de Frs CFA de la part du Fonds Mondial pour l’Environnement, basé à Dakar. Notre mission : protéger la lagune, la reboiser, reconstituer le cordon dunaire et réaliser des cordons pierreux pour ralentir les ruissellements et favoriser l’infiltration des eaux de pluie dans la nappe souterraine et ainsi faire monter le niveau de l’eau dans la lagune ; protéger et renforcer des îlots refuges d’espèces rares et/ou menacées, car la faune y a été très riche ; promouvoir des activités de formation et de renforcement de capacités des populations dans le domaine de la conservation de la biodiversité ; renforcer la prise de conscience des populations locales sur la nécessité de conserver la diversité biologique. Enfin, créer la Réserve Naturelle Communautaire incluant la lagune par délibération du Conseil Rural et établir son plan d’aménagement et de gestion. Un énorme travail qui au début a rassemblé beaucoup de bénévoles mais qui, avec le temps, se sont raréfiés… Par la suite, on a ajouté la culture, la santé, l’éducation, la formation à l’attention des femmes et des jeunes.

Notre action étant inclusive, on a encouragé tout ce qui était possible : les moustiquaires imprégnées, les informations sur les maladies, l’hygiène et la propreté,… Cela a créé une symbiose entre nous (les « nouveaux villageois ») et les habitants du village dont les associations traditionnelles sont fermées aux gens venus d’ailleurs, … et ainsi on a trouvé un cadre pour parler de ce qui nous concerne tous, comme l’environnement. Nous nous réunissons à l’école du village.

Particularité des femmes Lébous

A l’école de l’île de Gorée où elle a grandi
A l’école de l’île de Gorée où elle a grandi

Les femmes Lébous sont particulières. Elles ont un franc parler extraordinaire et toujours leur mot à dire dans une situation donnée. Avant la prédominance de l’Islam, la société Lébou était matrilinéaire. Cette particularité continue d’avoir du poids dans les relations quotidiennes : la place et le rôle des femmes dans l’organisation sociale de même que dans les processus de prise de décision demeurent, aujourd’hui encore, très déterminants. Elles jouent des rôles de premier ordre et sont incontournables dans les processus de prise de décision. Les traditions restent vives dans la communauté lébous. Et les rituels de guérison conduits par les femmes de Toubab Dialaw sont des temps très forts. Conformément à la tradition spirituelle, certaines maladies mentales continuent d’être traitées chez les Lébous par des cérémonies rituelles de guérison, telles que le Ndëp, ou Ndeup. La cérémonie du Ndëp possède une corporation de prêtresses spécialisées, appelées Ndëpkat. 

- Moi, je suis une femme libre, poursuit Fatime qui revendique sa polyandrie, par opposition à la polygamie des hommes (Musulmans). Elle confie:

- Je suis, depuis de longues années, dans une relation libre et sans exclusivité avec mon homme. Lui, il travaille pour les communautés rurales; il construit des routes et des infrastructures pour le Gouvernement. C’est un homme intègre, bienveillant, très estimé. On lui a proposé des terres dans différents villages pour y construire une maison. Toubab Dialaw a été le premier que j’ai visité et j’en suis tombée amoureuse. Je n’ai pas voulu voir les autres. Alors il a construit la maison pour moi. J’y vis seule par désir. J’aime bien dire que je suis une femme libre mais entretenue !! Une situation confortable : je fais ce que je veux.

l'école primaire à Toubab Dialaw
l'école primaire à Toubab Dialaw

A présent, Fatime s’investit auprès des autres femmes, celles qui sont illettrées. Ce sont elles qui ont fait la démarche auprès de Fatime pour apprendre à lire. Un groupe de femmes Peulh a même demandé que l’on crée une classe pour elles. La classe d’alphabétisation a été montée dans le garage de Fatime.

Elles étaient assises et écrivaient sur leurs genoux. Il y a deux ans, le groupe des aînés (stage de danse organisée par l’Ecole des Sables tous les deux ans pour les plus de 50 ans) a offert des tables, des bancs. Une institutrice bénévole est avec nous depuis trois ans.

Des refus de visas scandaleux.

Fatime participe au Forum féministe sénégalais affilié à la FFA. Elle se rend fréquemment en Tunizie, à Braza, au Burkina, en Gambie, Afrique du Sud, etc. pour l’association ASHOKA (une organisation internationale, apolitique, non confessionnelle et sans but lucratif fondée en 1980 en Inde par Bill Drayton). Le réseau ASHOKA Sahel compte aujourd’hui 40 entrepreneurs sociaux qui se dévouent à la résolution de défis sociaux aussi bien en zones urbaines que rurales dans toute l’Afrique de l’ouest.

J’ai suivi une formation intensive de leadership pour pouvoir prendre la parole lors de ces sessions. J’encourage et aide les femmes à potentialité à faire de même. Actuellement, je boycotte l’Europe à cause des refus de Visas. Alors que nous avons des réunions de travail à Paris, en Belgique, en Espagne, … on nous refuse les Visas par peur qu’on devienne clandestin dans ces pays ! Ce manque de respect pour notre mission est purement scandaleux ! Je milite pour la libre circulation dans le monde… 

 

Femmes Lebous

*Les Peulhs sont des nomades éleveurs qui étaient déjà présents probablement sur Toubab Dialaw à l’origine.

Interview réalisée à Toubaba Dialaw, décembre 2012

©Maïa Alonso

 

Cet atricle est paru dans Nananews le 29 décembre 2012

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Commentaires : 2
  • #1

    Grant, Karima (lundi, 10 février 2014 21:12)

    A woman with more moral courage than Fatime you'll be hard to find. Fatime Faye is a personal inspiration and a living treasure for all women. LOVE HER!

  • #2

    maia-alonso (mardi, 11 février 2014 07:20)

    Thank you for your comment. Fatime is one of my great Rencontre.