Mes rencontres... Maïwenn Madec, un 6ème sens

Fille de l’océan et des fougères

« La nouvelle génération réparera notre monde »

J’ai entendu parler de Maiwenn Madec pour la première fois il y a cinq ans. Pauline, une de mes amies, venait de traverser une pénible rupture sentimentale. Un rebouteux du corps et  de l’âme qu’elle consultait de temps en temps lui conseilla de se faire aider par cette jeune femme, kinésithérapeute à l’Isle-en-Dodon, petite commune de Haute-Garonne, limitrophe du Gers :

- Tu verras lui dit-il, elle est extraordinaire. Sa sensibilité particulièrement développée fait merveille. Et il ajouta :

- Elle a un don… Va la voir de ma part pour un massage chinois. 

C’est ce que fit Pauline qui pendant plus d’un an, une fois par semaine, alla s’allonger sur le « divan-table de massage » de Maiwenn, soignant ses bleus à l’âme :

- Quand on y pense, me dit-elle, j’ai près de 30 ans de plus qu’elle, et  c’est elle qui me dorlote et me materne, et surtout qui m’aide à remettre ma pendule à l’heure avec une sagesse qui m’épate… Je la sens tellement plus vieille que moi ! 

Maiwenn avait alors 31 ans. Vieille… Ou plutôt  ancienne ?

Et donc, ce que Pauline m’en rapporta me donna envie de connaître cette jeune femme, à la fois vieille et si jeune, née à Brest un 22 avril 1976…

Il était une fois en Bretagne...

Il était une fois, une petite fille aux yeux brillants et malicieux, un visage d’ange à la fois interrogateur et espiègle, surmonté d’une crinière de boucles brunes entremêlées d’embruns apportés par les quatre vents du Finistère. Sa maison se tenait toute droite au bord du monde avec pour horizon l’océan sans fin, « à 180° », dit-elle. Elle grandissait sans hâte dans les senteurs marines dont elle goûtait sur sa peau la saveur d’iode et de sel. La moindre occasion était bonne pour délaisser le plancher des vaches et plonger au fond de l’océan en quête des sirènes qui, Maiwenn le savait, régnaient parmi les algues et les bancs de poissons multicolores, tandis que le reste de la fratrie préférait chevaucher les vagues en bateau. 

Mais de retour sur la terre ferme, rincée par la froide vigueur de l’eau, elle entrait en communion avec la nature : elle dansait dans les fougères, écoutait les confidences des arbres et murmurait des secrets au coin de l’oreille de quelque petite bête sauvage qui venait à elle sans crainte et qu’elle soignait tout naturellement si besoin était en lui imposant ses mains.

Et puis surtout, les chevaux. Ils font partie de sa vie depuis toujours. Elle me dira :

- Ils ont une façon très subtile de communiquer par de très légers mouvements du corps. Il faut être attentif. Ils m’ont enseigné cela dès l’âge de cinq ans, la subtilité, l’attention…

Le monde des livres

Quand elle ne visitait pas les fonds de l’océan ou qu’elle ne se fiançait pas avec la végétation en fête qui couvrait le rivage, Maiwenn lisait. Un autre univers alors s’ouvrait à elle, l’emportait et ni sa mère, ni les autres membres de la tribu n’osaient la déranger quand elle était plongée dans ses livres : les sœurs Brontë, Pearl Buck, et bien sûr, Walter Farley et son « Etalon noir »… et tant d’autres ! Et aujourd’hui c’est Henri Gougaud, Robin Hobb qui signe également sous le nom de Megan Lindholm… Une littérature qui donne des ailes à la rêverie et à l’imaginaire et où la puissance symbolique rencontre une résonnance toute spéciale chez Maiwenn.

Nos frères les arbres

Niguno, le peuplier d'Italie...
Niguno, le peuplier d'Italie...

C’était donc une petite fille solitaire par choix, plutôt joyeuse mais grave car elle connaissait bien des secrets dont nous, profanes, ignorons tout, ainsi savait-elle d’instinct par exemple, qu’elle re-venait dans ce monde, avec de vieilles connaissances acquises au fil de ses différentes venues dites incarnations ou vies, ce qui plus tard fera dire en parlant d’elle qu’elle est  ancienne

 L’année où Maiwenn rentre à l’école, on vient de créer les écoles Diwan (germe, en breton : école associative en langue bretonne, ndlr), et c’est un événement car jusque là, on lisait sur des pancartes, en tout lieu :

- Interdit de cracher et de parler breton !

Mais Maiwenn ne parle pas la langue de ses ancêtres, ou juste quelques mots naturellement inscrits dans son vocabulaire et dont elle ne prendra conscience que bien plus, tard, dans le Sud-ouest, devant la mine interrogative de ses interlocuteurs à l’énoncé d’un mot, comme  marmul  (qui signifie armoire à glace ou gros balaise  plutôt sympa).

 Tandis que Maiwenn a retracé les grandes lignes de son enfance, laissant libre cours à mon imagination, nous sommes attablées dans un routier, seul restaurant trouvé ouvert un midi dans ce coin de Comminges, autre  bout du monde  ! Il y a ses paroles et il y a son visage aux expressions mouvantes, sensibles, bien plus loquaces. Maiwenn est une belle jeune femme, grande, élancée, cheveux courts, bouclés,  toujours rebelles, et un vaste regard qui se donne franchement. S’il est un mot qui pourrait lui être accolé c’est  naturel . Car la nature dont elle tisse sa façon d’être est omniprésente.

 J’ai en mémoire les confidences de Pauline à qui Maiwenn avait conseillé de  rencontrer un arbre, n’importe lequel mais un arbre qu’elle choisirait parmi les autres, et avec qui elle développerait une relation d’amour :

- Car les arbres sont nos grands frères…

Et c’est ainsi que Pauline avait rencontré  Niguno, un peuplier italien, au bout d’un champ, en bordure d’un ruisseau. C’est lui qui lui avait soufflé son nom et peu à peu, Pauline avait appris son langage, s’était ouverte à cet univers secret dans lequel nous baignons tous sans le savoir, sans le voir mais que certains parmi nous, plus réceptifs, ressentent…

Le Tui Na pour équilibrer les énergies

-  J’attirai tous les animaux. Ils ont été mes premiers patients car j’ai toujours soigné de façon instinctive,  me confie Maiwenn. C’est pour cette raison que j’ai fait une année de médecine, après un bac S. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas ma voie. Je suis allée tout de même au bout de cette première année.  Puis j’ai fait ma prépa de kiné puis mes études  à Toulouse. C’est ainsi que je suis arrivée dans cette région. C’est au cours de la dernière année que d’autres façons de soigner nous ont été exposées à l’école. Un moniteur de massages chinois a été invité à nous faire découvrir cette discipline et là j’ai immédiatement su que je voulais faire ça ! 

Le massage chinois (Tui Na) fait partie des arts thérapeutiques de l'ancienne médecine chinoise traditionnelle au même titre que l'acupuncture ou la phytothérapie. Alors qu’il est pratiqué couramment en Chine depuis plus de 4000 ans et qu'on y a recours actuellement dans tout le pays, il n’est pas très répandu en occident. Le terme  Tui Na  vient du chinois exprimant le caractère à la fois vigoureux et pratique de cette méthode thérapeutique :  Tui  signifie pousser et  Na, saisir. On exerce des pressions avec les doigts le long des méridiens, selon des repères anatomiques sur des points spécifiques affectant ainsi la circulation du Qi, pour la rendre plus libre et plus régulière. Le Qi, d'après la philosophie chinoise, c’est cette énergie vitale qui imprègne l'univers tout entier, une force dynamique à la base de toute vie. Dans notre corps, le Qi circule à travers des canaux ou méridiens, apportant de l'énergie aux organes, aux tissus, et sur le plan psychologique. En plus de soulager certaines douleurs, ce massage renforce la vitalité et le bien être, stimulant les systèmes osseux et musculaires, les organes internes ainsi que le système immunitaire. En rééquilibrant la circulation du Qi, le massage chinois revigore l'esprit et les émotions. Il s’en ressent un bienfait à travers le corps tout entier, émotionnellement, intellectuellement, spirituellement autant que physiquement.

Maiwenn m’explique cela en mots simples.

- Après l’obtention de mon diplôme de kiné, j’ai suivi une formation de massages chinois sur trois ans, à raison de cinq week-ends d’enseignement par an, travaillant la pratique le reste du temps. Il y a eu l’apprentissage mais il y a aussi  mon propre ressenti. 

Et elle ajoute, toujours avec son lumineux sourire à lui  seul thérapeutique :

- Je ressens en moi les messages que m’envoient le corps de mon patient… Et donc, pour moi, le massage chinois n’est qu’un outil car j’agis sur le ressenti, la façon dont je perçois les gens. C’est plutôt facile d’agir sur les redressements de ce qui ne va pas, comme une entorse mais ce que j’aime, c’est travailler au  maintien d’un bon équilibre.

 Elle s’est installée dans son cabinet à L’Isle-en-Dodon en 2003. Elle y pratique la kinésithérapie classique mais compte aussi une clientèle régulière en massages chinois, encore peu nombreuse mais le bouche à oreille fait son effet :

- Ils viennent trois fois par an, pour le maintien de leur équilibre énergétique, avant qu’un problème de santé ne se manifeste. C’est bien l’esprit de la médecine chinoise. Mon combat c’est que les gens se prennent en charge, qu’ils essaient d’aller bien.

Cette voie thérapeutique a tracé une direction que Maiwenn a prise là encore tout naturellement :

- La méditation, j’ai pratiqué cela depuis toujours. C’était plutôt de la contemplation dans la nature, devant l’océan, quand j’étais enfant. Depuis, je pratique au quotidien la méditation de façon active. En fait, il me serait impossible de ne pas méditer dans la journée. C’est dans ma nature. La spiritualité est liée à l’énergie de la terre. J’ai toujours eu conscience de cette gratitude due à la terre car j’ai eu le privilège d’une enfance choyée, guidée. Ma mère y a été très attentive. N’ayant donc pas eu de problèmes relationnels en matière de contacts humains, j’ai pu me dédier plus facilement à la nature, me sentir responsable de l’environnement. Je me ressource avec ma spiritualité, je me reconnecte avec les énergies basiques. Je sais me réjouir. Le printemps est ma saison préférée : je suis très sensible au bourdonnement de la vie qui me transcende. Je peux passer des heures à regarder des oiseaux par exemple ou un écureuil… Oui, tout cela me réjouit. Tant que cela bourdonne, cela veut dire que rien n’est définitif. 

Les chevaux (elle en a recueilli six) continuent de lui enseigner la sagesse de l’écoute qu’elle met à profit avec ses patients.

Un sixième sens

Maiwenn est venue au monde avec un sixième sens bien éveillé. Mais je sens bien qu’elle ne me livrera pas ses secrets en une seule fois. Je dois me contenter de son sourire façon Joconde qui donne envie de soulever le voile ; j’ai compris qu’elle ne fera pas le travail à ma place.

Après un silence, alors qu’elle prend quelques gorgées de son demi et moi, sirotant mon ballon de rouge, elle reparle de lecture.   

- L’Irlande, c’est mon lieu d’adoption, mon deuxième pays de cœur. Je lis beaucoup à ce sujet et en ce moment c’est « Trinité » de Léon Uris (auteur du célèbre « Exodus »)… J’en trouve chez les bouquinistes surtout.

 L’écriture, le dessin, la photographie, Maiwenn pratique mais de façon confidentielle :

- pour moi !

Depuis plusieurs années, Maiwenn tient une sorte de journal en  Contre-visite, à la façon de Marie Didier  et note les mots de ses patients, des phrases justes, des témoignages précieux. En faire un livre, un jour ?

- On verra…  Gamine, je voulais écrire  un roman sur un voyage à cheval… J’ai toujours commencé des histoires mais elles restent en suspens. Alors je dessine au pastel dans mon carnet. J’ai besoin que « ça » sorte.

Ma génération les y aidera

J’ose une question sur son  ancienneté. Elle ne se dérobe pas, rit et précise :

- J’ai effectivement du recul car je ... sais. Une vue élargie es événements terrestre.

 On dirait aussi une  seconde vue, à la Artus Bertrand, cette prise de vue si haute à en donner le vertige mais qui donne à l’ensemble cohésion, sens.  Elle continue :

- J’éprouve de la compassion pour les souffrances en vue, notre monde est en perpétuelle mutation. L’avenir sera difficile. J’ai mal pour les autres. Ce sont les adolescents qui me préoccupent, ces jeunes entre dix et vingt ans, beaucoup sont paumés, la société les désensibilise.  C’est inquiétant. J’en ai quelques uns en consultation, certains sont extraordinaires mais la plupart, ils sont de cette génération du portable, sont dans le refus du ressenti… Au niveau de l’éducation, c’est une catastrophe, aucun esprit critique, ils n’aiment pas lire or la lecture a un rôle prépondérant de transmission. Les livres nous en apprennent sur nous, ouvrent notre regard. Ce n’est pas du formatage. C’est une génération pour qui le poids de la société est plus fort que ce qui se transmet par l’éducation familial.

 Alors, un avenir bien sombre, Maiwenn ?

- Oui et non… Ce sera dur mais ce sont les petits qui arrivent maintenant qui vont réparer. Ce ne sera pas du tout facile. Ma génération les y aidera… 

Ce reportage a été publié dans Nananews le 22 avril 2012 

©Maïa Alonso

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Commentaires : 1
  • #1

    maia-alonso (vendredi, 21 février 2014 13:16)

    Dirais-je une de mes plus belles rencontres ? Mais chaque rencontre, comme chaque être, est unique. J'aime beaucoup cette répartie de Catherine dans "Jules et Jim". Elle emmène une de ses deux filles chez le médecin et elle lui dit : "guérissez-la, c'est ma fille unique !" l’enfant dit à sa mère : "et ma sœur ?" - "C'est mon autre enfant unique". Oui chaque être aimé est unique car l’amour ne s'amenuise pas en se partageant : au contraire, il grandit !