Nadine Le Prince, sur la route de la soie

« Les grandes villes sont toutes pareilles, l'Inde, la vraie, c’est l'Inde rurale »

Nadine Le prince est issue d’une longue lignée d’artistes remontant au XVIe siècle dont le plus illustre Jean-Baptiste Le Prince au XVIIIe siècle fût ami de Diderot et peintre à la Cour de Russie.

 

Je l’ai rencontrée lors d'un de ses séjours à Paris, en décembre 2011 (voir notre précédente chronique : http://www.maia-alonso.com/mes-rencontres/nadine-leprince-peintre-trompe-l-oeil/

Nadine Leprince dans son Haveli
Nadine Leprince dans son Haveli

Sur la route de la soie

 Dans l’inventaire généalogique qu’elle a retracé, elle mentionne une femme,  Jeanne-Marie La Prince, journaliste et écrivain, auteur du conte «  La belle et la bête » : 

-  Elle s’était inspirée d’un conte de l’Inde… vous avez dit hasard ? 

Parce que l’Inde, pour Nadine Le Prince, c’est une passion rêvée devenue réalité. Voici dix ans, après un véritable parcours du combattant, elle a pu acheter à Fatehpur (Râjasthân) une ancienne havelî, (demeures décorées de fresques ou de pierre finement sculptés) qu'elle a retapée pour y installer son atelier, envoutée par, fit-elle  " les couleurs, les gens, les paysages et les monuments " de la région, et où depuis elle passe une partie de l’année, en alternance avec sa résidence parisienne. 

 Après avoir fait un tour commenté dans son atelier, nous  sommes revenues dans son salon où un thé nous est servi, agréablement parfumé. Elle me raconte sa belle aventure sur la route de la soie, commencée il y a fort longtemps alors qu’elle était une toute petite fille.

 

La passion des voyages

Il était une fois,  un grand-oncle, Jules Le Prince, l’aventurier de la famille. A 18 ans, Jules qui avait besoin d’aventure, s’engage comme mousse sur un bateau et part à la conquête du monde, au grand dam de la famille constituée d’artistes ou d’agrégés de lettres. Deux fois l’an il revient au bercail, chez sa sœur, la grand-mère de Nadine. La petite-fille était fascinée par l’extravagant personnage :  

- Il arrivait avec sa chambre noire et sur des plaques de verre il montrait des photos en relief. Je le voyais dans la jungle, avec des porteurs, des fauves. Ça me faisait rêver… 

 Dans le salon de sa grand-mère, qui rappelons-le, vivait dans la demeure même où aujourd’hui Nadine Le Prince réside,  il y avait un canapé rapporté par Jules d’une de ses expéditions. Ce canapé sur lequel il prenait place pour relater ses exploits, était surmonté d’un tableau dans l’esprit de Delacroix : on y voyait un sultan dans une grande tente, accoudé à un lion, une bataille faisant rage au premier plan. On imagine sans peine l’effet sur l’enfant, assise aux pieds du grand-oncle, à boire avidement ses récits illustrés par les photographies !

J’avais six ans à sa mort, mais il m’a beaucoup marquée.

Avant de devenir maman, Nadine Le Prince suit son exemple. Puisqu’elle peut peindre n’importe où, elle commence elle aussi à voyager à travers le monde. Elle renouera avec sa passion après avoir élevé ses deux garçons :

- À la demande d’une douzaine d’amis artistes, je me suis mise à organiser des voyages en dehors des sentiers battus. Nous avons parcouru le monde et vécu de bien belles aventures… De quoi écrire un livre, avec toutes mes notes de carnet, et j’y songe… 

 

Elle devient vite experte dans l’art de l’organisation :

Et puis, on en ramenait des expositions ! Peindre mes voyages, c’est ma manière de vivre.

Coup de coeur pour les haveli

Près de trente ans auparavant, Nadine Le Prince se rend en Inde du Sud et à Ceylan :

J’en avais vu des pays, j’en avais fait des voyages, mais là, il s’est passé quelque chose d’unique. Un coup de foudre. Tout m’intéressait. Je me retrouvais dans ces contes des Mille et une nuits qui avaient enchanté mon enfance. 

 Dès lors, Nadine Le Prince y séjourne chaque année une quinzaine de jours, tout en continuant à organiser ses voyages à travers le monde pour ses amis. Et puis survient son divorce. Elle pense aussitôt à aller en Inde pour s’y ressourcer, apprivoiser sa nouvelle liberté :

Au départ je ne me voyais pas y habiter à plein temps… C’est quand même une civilisation tellement différente pour nous, occidentaux ! Finalement je suis très contente de ma formule de résidence dans les deux pays à la fois. Je savais par expérience que vivre en Inde, conviendrait à mes moyens. Là-bas, même avec peu d’argent, je pouvais avoir quelque chose de bien, avec en prime cette culture qui m’intéresse ! J’ai commencé à regarder… À ce moment-là les étrangers n’avaient pas le droit d’acheter. Et puis la situation a évolué. Des amis indiens m’en ont informée. J’ai consulté des avocats, Français et Indiens,  rassemblé le maximum d’informations sur ce que je devais faire et j’ai pris le premier avion pour l’Inde où j’ai commencé à m’organiser. Finalement je suis la première étrangère à y avoir acheté une  résidence principale (et la première aussi à avoir restauré une de ces demeures qu’on appelle havelî. Aujourd'hui, je remue le gouvernement pour qu'on arrête de les démolir). On m’a dit que j’étais un cas unique ! On se plaint de l’administration française, mais devant la pesanteur indienne… !!! Les Indiens utilisent beaucoup de mots – un exemple, mon acte de vente fait cent pages – tout est extrêmement codifié, compliqué. 

La route des caravanes

- La première fois que je suis allée dans le Rajasthan, personne, aucun guide ne mentionnait ces régions-là.

 La région avait été autrefois traversée par les caravanes qui allaient de la Perse à la Chine. C’était une des routes de la soie. Ce trafic s’est intensifié et enrichi à la fin du XVIIIe.

Nous sommes là dans  le désert du Thar, région semi-désertique, avec très peu d’eau donc peu de culture et pratiquement pas d’industrie. La seule richesse, c’est le commerce. Les habitants ont su exploiter cette position en n’imposant jamais de péage ce qui aurait détourné les caravanes. Ils ont ainsi bénéficié des retombées internationales de ces passages et se sont considérablement enrichis, raconte Nadine :

- C’est ainsi qu’ils se sont  fait construire de très belles habitations qui rappellent un peu les riads du Maroc. Chacun voulait prouver à son voisin qu’il était plus riche, d’où ces demeures couvertes de fresques : c’est magnifique ! Et puis tout cela s’est arrêté dans les années 40/50 quand les Anglais ont développé le train entre Bombay et Calcutta…  Les havelî sont aujourd'hui entre les mains de leurs nombreux descendants et leur rachat reste compliqué. Ils peuvent avoir jusqu’à plus de vingt propriétaires ! 

 Commerçants dans l’âme, en très peu de temps, ces propriétaires sont partis pour Bombay et Calcutta, abandonnant leur demeure à un gardien. Cependant, très religieux, ils peuvent revenir une fois l’an pour faire leurs dévotions au temple et quelquefois, dans certains cas, ils ne reviennent même plus. Les gardiens finissent par devenir propriétaires.

- Et il y a vingt-huit ans, j’avais vu ces demeures enfouies dans les sables. J’avais alors rencontré un maharadjah dans un palais qui voyant mon intérêt pour les havelî, m’emmena faire une virée à l’occasion d’une fête et  les fit ouvrir par les chefs des villages : je rentrai dans des cours incroyables, avec des palanquins, des toiles d’araignée… Je me disais : je suis la Belle au bois dormant et je me réveille dans mon palais ! J’écarquillais les yeux, tout cela était inimaginable. Par la suite, j’y suis revenue avec mes amis artistes.

Quand j’ai pris la décision d’acheter, je n’ai pas eu une seconde d’hésitation, c’était là que je voulais vivre ! Dans ce pays où il y avait des milliers de choses magnifiques partout. Alors, avec mes fils qui étaient majeurs et libres, nous  y sommes allés directement.

Casse-tête administratif

Shhatri en hiver, by Nadine Le Prince
Shhatri en hiver, by Nadine Le Prince

C’est alors que les difficultés commencent pour Nadine.

- C’était très compliqué parce qu’on ne savait vers qui se tourner pour se renseigner. Et surtout,  j’ai très rapidement appris, comme je vous l’ai dit, que ces demeures avaient un nombre colossal de propriétaires car les Indiens s’occupent difficilement des choses administratives ; et donc les propriétaires d’origine ont eu des enfants qui ont eu des enfants, qui ont eu des enfants… sans jamais dresser d’acte ! Ce qui fait que ces demeures arrivent à avoir vingt propriétaires et parfois jusqu’à soixante-dix ! Dès qu’il y a ainsi plusieurs propriétaires, plus personne n’entretient la havelî. On ne veut pas dépenser d’argent. Et du fait de la situation embrouillée, cela devient quasiment invendable.

 J’ai pris deux avocats, un sur place et un à New Delhi pour écrémer… Et j’ai embauché un Indien pour m’aider à trouver ce que je voulais. Je le lui ai précisé qu’on devait traiter avec pas plus de quatre propriétaires, ce qui éliminait beaucoup de havelî. Quand on pensait en avoir trouvé une qui avait seulement  trois ou quatre propriétaires, il fallait prendre un avocat pour vérifier. Certains vendent des biens qui ne leur appartiennent pas. D’autres achètent une maison ou un terrain et deux ans après quelqu’un arrive en disant : moi aussi je suis propriétaire… et il faut casser la vente. J’ai dû me méfier de ces choses-là. C’était compliqué ! Cela m’a pris deux ans…

Une havelî de 1802

Nadine Le Prince à Paris, ph. Maia Alonso
Nadine Le Prince à Paris, ph. Maia Alonso

 - Avec mes deux fils, on a fait un voyage magique dans le Rajasthan. On prenait des photos, on notait tout pour choisir cette maison ; c’était très folklo parce que, même encore maintenant, les agences immobilières, ça n’existe pas du tout ! Donc on en a vu, des maisons abandonnées…

Nadine Le Prince trouve enfin une vieille demeure de 1802 dans le département du Shekhawati, la partie nord du Rajasthan, à environ sept heures de voiture de la frontière du Pakistan (on est en 1998). La havelî est semblable aux autres : pas d’eau,  pas d’électricité, rien du tout. Elle est habitée par des milliers de pigeons et une vieille gardienne avec ses chèvres :

- Je suis arrivée là au début du mois d’août. Je passe sur tous les détails… Et me voici chef de chantier. Par chance, j’ai fait un peu d’architecture, ce qui m’a été très utile. Les artisans ne parlaient que l’idiome local et moi seulement l’anglais. Alors j’avais mon carnet de croquis et je dessinais tout ce que je voulais pour communiquer avec eux.

 

La havelî de Nadine, toute de  poutres et de portes en bois ouvragé et en bronze magnifiques, est recouverte de fresques. Les murs sont peints sur un enduit, une sorte de stuc.

-  … Donc imaginez les difficultés pour installer plomberie, électricité… Cela veut dire que pour la plomberie on aurait dû percer les murs, et ils y  seraient allés franco, comme dans les autres havelî où ils placent des néons, mettent des affiches par-dessus les fresques. Ils n’ont aucune conscience de l’intérêt artistique qu’elles représentent. Il fallait absolument éviter de taper dans les peintures et donc j’ai pris une sorte de chef de chantier indien ; je lui ai prescrit mes directives de façon très stricte et je suis venue vérifier le chantier toutes les cinq semaines.

 Et donc les artisans ont veillé à ne pas abîmer les murs pour la plomberie, quant à l’électricité, tout fut mis sous baguettes :

- Après quoi j’ai étudié la technique des fresques locales pour pouvoir les faire restaurer. Aucune havelî  n’avait été restaurée avant la mienne, ce qui fait qu’il n’y avait plus d’artisans compétents localement. J’étais bien embêtée. J’ai eu l’idée d’aller dans les palais les plus proches parce que là, il y a toujours des quantités d’ouvriers qui restaurent en permanence,  à cause des moussons, des inondations… Il faut toujours recommencer. Ce sont les fresques extérieures qui s’abîment le plus évidemment.

Et  ainsi j’ai pu recruter des artistes à fresque.

Un centre culturel franco-indien

À l’origine, Nadine Le Prince comptait tout simplement habiter en Inde, y faire son atelier, et faire le va et vient entre l’Inde à la France au gré de sa fantaisie. C’est alors qu’on commence à lui demander d’exposer :

- Ce n’était pas mon idée, et puis en réfléchissant c’est vrai qu’un artiste mène  un peu une vie de moine. On est dans son atelier, à se concentrer sur ce qu’on doit faire, on travaille tranquillement car l’idéal, c’est de travailler seule. Je me suis dit que je n’étais pas venue en Inde pour ne pas rencontrer les Indiens ! Et surtout j’étais très curieuse de connaître les artistes d’aujourd’hui.

 

Et pendant qu’elle rénove sa havelî,  l’idée lui vient de créer une galerie d’art pour y exposer des artistes indiens et français et d’en faire un lieu de rencontre. Elle se rend à Delhi, puis à Jaipur, pour voir toutes sortes d’artistes connus ou non. Elle est très bien accueillie. Les gens sont enchantés de découvrir cette étrangère :

- Il n’y a pas d’artiste étranger en Inde pour une raison tout simplement administrative : si quelqu’un veut venir exposer, déjà à la douane, on  lui prend une taxe de 65 % du prix des peintures ;  à cela s’ajoute le coût du  transport… ça fait un peu cher !

 Alors, avec toujours peu de moyens, elle commence par ouvrir une galerie. Elle peut bien sûr exposer ses toiles mais souhaite inviter des peintres indiens. Ne pouvant résider en permanence à Fatehpur, elle prend deux étudiants français en convention de stage avec l’université pour six mois, en lien avec la culture, ainsi qu’un professeur français à la retraite. Celui-ci est nommé directeur ; il supervise le personnel indiens et  collabore avec les étudiants. Cela implique un budget relativement modique et  permet au centre de fonctionner à plein temps :

- Dès que ma havelî a été partiellement restaurée, l’ambassadeur de France est venu chez moi pour l’inauguration qui a donné lieu à  une grande fête. C’était en 2002. » Donc quatre ans après l’acquisition de la havelî !

Bientôt le lieu prend une dimension de centre culturel avec l’ajout d’une galerie consacrée à l’art tribal. Nadine Le Prince forme ses étudiants  et les invite à faire des recherches dans l’histoire de la région de Shekhawati. Elle part rencontrer le directeur du musée de Jaipur qui vient ensuite chez elle :

- Il m’a enseigné tout ce qu’il y avait à savoir sur les fresques de ma havelî. Moi, j’avais acheté parce que c’était beau mais je ne connaissais pas la symbolique des images. Les fresques relatent la vie du maître des lieux, de ses dieux protecteurs… Aujourd’hui, ma havelî est ouverte aux visiteurs. 

Ce sont les étudiants qui, en plus de l’organisation des expositions, font visiter la havelî, en français, en anglais et dans les langues qu’ils connaissent. Il y a mille histoires racontées dans ces fresques…

 

Sauver les havelî de Shekhawati

Prayers flag, watercolor49 x32, by Nadine Le Prince
Prayers flag, watercolor49 x32, by Nadine Le Prince

C’est alors que se dessine un nouvel objectif pour Nadine Le Prince :

- Je me suis aperçue assez vite que les havelî  sont en train de disparaître. Les Indiens démolissent tout. Déjà en Inde du Sud et il n’y a plus rien. Il ne reste plus que les grands temples, quelques palais. Toutes les habitations individuelles ou en tout cas, une grande partie, ont été démolies. Les Indiens n’ont aucun sens du patrimoine. Bien sûr il y a l’Intach (The Indian National Trust For Art and Cultural Heritage ), une association semi-gouvernementale qui s’occupe de développer l’artisanat et d’aider à la conservation du patrimoine mais ce n’est quand même pas suffisant. Pour l’Indien moyen, même s’il est riche, le patrimoine ce n’est pas du tout son affaire.

 

 En fait, explique Nadine Le Prince, ces havelî  tombent parce que des antiquaires repèrent  l’adresse des propriétaires à Bombay ou Calcutta, et viennent mettre des roupies sur la table pour leur acheter les poutres sculptées, les portes, les fenêtres et alors…  patatras ! Ces demeures magnifiques s’effondrent tous les jours. À la place, ils font construire des boutiques en béton pour les louer :

A chaque fois, cela me fait un coup de poignard. C’est devenu intolérable. Mon fils qui est photographe et qui était souvent venu avec moi, a pris des tas de photos dans toute la région. On a fait des CD, des dossiers et je suis allée régulièrement voir les membres du gouvernement en leur disant que s’ils n’intervenaient pas, dans dix ans il n’y aurait plus rien et donc,  plus de touristes non plus. L’Inde est constituée d’états fédérés tous  indépendants les uns des autres et chacun a son propre gouvernement. Je m’adressais particulièrement aux ministres de la culture et du tourisme pour leur montrer ce qui se passait et qu’ils ignoraient. Je me suis bien  fait aider de la presse. Les Indiens étaient surpris de voir une blonde, étrangère, sans mari, qui s’occupait de son chantier et voulait sauver leur patrimoine. Ça les étonnait vraiment. Pour eux, encore maintenant, je suis une femme d’une autre planète. 

 

Nadine Le Prince trouve de véritables alliés dans les médias. La télévision se déplace. Et même la BBC ou France 5 qui lui consacre une « Echappée belle » en avril 2011. Dès qu’elle séjourne en Inde, chaque semaine il y a un article dans la presse sur ses actions :

- Je leur explique qu’ils sont en train de tuer la poule aux œufs d’or. Mais j’ai vite compris que je ne pouvais limiter mon discours au fait de « il faut sauver votre patrimoine, parce que c’est beau ». Je n’aurais pas provoqué de réaction. Alors je leur dis : c’est l’économie qui va en pâtir. Vous avez un trésor absolument incroyable, non seulement il ne faut pas le démolir mais il faut le restaurer et le monde entier viendra admirer toutes ces merveilles. Nulle part au monde il y a des villages avec des demeures privées aussi somptueuse. Je mets toujours l’accent sur le fait que c’est bon pour l’économie et que non seulement ils vont gagner beaucoup d’argent mais qu’en plus, ils sauvent leur patrimoine. Les journalistes m’aident beaucoup. Conséquence de ce battage, là où j’habite, des Indiens se mettent à acheter eux aussi des havelî pour les restaurer.

Le parcours du combattant

The Fishermen 65 x 50 cm, wcolor, by Nadine Le Prince
The Fishermen 65 x 50 cm, wcolor, by Nadine Le Prince

Nadine Le Prince considère avoir obtenu un demi succès, pour le classement de trois villes :

Comme je l’ai dit en Inde, il n’y a aucune loi pour la protection du patrimoine. On fait ce qu’on veut. Il y a bien sûr des monuments qui font exception comme le Taj Mahal, parce que rentre en compte le rapport de l’argent… Ils ont bien compris qu’il ne faut pas démolir les lieux touristiques. Mais pour le reste,  ils s’en contrefichent.

Un peu auparavant, Nadine s’était rendue dans le Gujarat, autre état fédéré indien, situé en dessous de sa région. Le 26 janvier 2001, un séisme de forte amplitude avait dévasté la capitale Ahmedabad, faisant des milliers de morts. Des  maisons de bois extraordinaires avaient été très endommagées. Nadine Le Prince se mit en quête de celui qui avait mené l’opération de sauvetage, un certain François du Pavillon. Il lui explique comment, avec un petit budget, il avait réussi son entreprise de rénovation. Il lui confie le dossier de travail qui lui a servi pour restaurer Ahmedabad. Nadine se dit que ce qui était valable pour une ville pouvait également l’être en grande partie pour le reste. C’est là qu’elle apprend l’existence de  ce qu’on appelle un heritage walk ou promenade du patrimoine, c’est-à-dire un parcours touristique protégé où on raconte aux visiteurs l’histoire des demeures, l’architecture mais aussi le mode de vie des habitants :

- Donc je me suis dit que ce principe serait bon à appliquer dans d’autres villes pour sauver les demeures (selon l’argument : touristes et donc, argent). Alors, j’ai fait la demande pour un  heritage walk pour Fatehpur et pour  deux autres villes proches. Le Ministre de la culture m’a concédé deux  kilomètres dans chaque ville, avec à ma charge de m’occuper de les déterminer. Débrouillez-vous

 

Retour des tracasseries. Aucun plan de ville n’existe, pourtant à Fatehpur il y a 100 000 habitants. Pas de cadastre non plus. La mairie ignore le nombre d’écoles de la ville ! Or pour marquer l’heritage walk, il faut nécessairement un plan. Nadine finit par en trouver un dans le livre d’un Anglais datant du début du XXe siècle. Faute de mieux, elle se basera sur ce plan.  

- Et ensuite, on a fait comme on a pu. Il a fallu tout un travail pour déterminer les deux kilomètres les plus intéressants. C’était un boulot énorme. Mon fils m’a aidée. On a monté des dossiers et on les a distribués à tout le monde. Finalement le Ministre de la culture nous a accordé les deux  kilomètres dans les villes choisies. J’en informe la presse. Trois mois après je rentre en France. C’est alors que j’apprends la démolition de deux havelî sur mon périmètre protégé ! 

Nouvelle désillusion ! Nadine apprend qu’en Inde,  s’il existe des lois très bien faites, elles ne s’appliquent pas forcément :

En fait, tous les officiels, les fonctionnaires chargés de les faire respecter, s’en mettent plein les poches pour ne pas les faire appliquer. C’est-ce qui s’est passé sur mon heritage walk. La municipalité s’est frottée les mains et a fait dire tous ceux qui veulent démolir : par ici la monnaie ! Donc, toute l’action de sauvegarde menée n’avait servi à rien.

  Depuis cette mésaventure, Nadine Le Prince ne traite plus qu’avec le privé.

- Il y a une énorme corruption en Inde, et les affaires fonctionnent à deux vitesses : ce qui relève du gouvernement n’est guère fiable ;  tout ce qui est du domaine privé, c’est super bien géré. Aussi bien pour les hôpitaux que pour les écoles. C’est vraiment le jour et la nuit. Il y a trois ans, 250 000 Français sont allés se faire opérer en Inde !  Les plus grands médecins de ce monde sont Indiens. Il y en a aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne …

Taj Mahal( India), inks 25 x 32.5 cm, by Nadine Le Prince
Taj Mahal( India), inks 25 x 32.5 cm, by Nadine Le Prince

Nadine a appris et compris :

- Il y a des modes de vie dans les pays et nous avons à nous adapter. J’ai fondé une association loi 1901 : l’Association franco-indienne Nadine Le Prince, dans le but de développer des relations culturelles entre la France et l’Inde, et de protéger le patrimoine architectural du Rajasthan. Deux étudiantes de Sciences-Po (branche culture) y travaillent. Elles montent des dossiers, l’objectif étant de me faire sponsoriser par des entreprises françaises établies en Inde.

Les Indiens ne sponsorisent pas l’art mais ils sont supers généreux et exemplaires : ceux qui sont riches donnent beaucoup d’argent aux hôpitaux et aux écoles des villages où ils sont nés.  Mais pour l’art, rien. On termine les dossiers de demande de subventions. J’aimerais y intéresser l’Unesco : c’est vraiment une entreprise digne de cet organisme ! Si L’Unesco  venait faire un tour dans mon Shekhawati,… c’est les mille et une nuits là-bas ! Et si on n’intervient pas, c’est en train de complètement disparaître !

Propos recueillis par Maïa Alonso pour NanaNews.fr, Dec.2011

Contact et renseignements

Tea time, 55 x 46 cm by Nadine Le Prince
Tea time, 55 x 46 cm by Nadine Le Prince

Le centre culturel de Nadine Le Prince est composé d’une galerie d’art contemporain, d’une galerie d’art tribal, d’une salle de musique. Il propose une résidence d’artistes (peintres, photographes, écrivains, musiciens…) dans un cadre paisible et majestueux, en Rajasthan.

Aéroport le plus proche : Jaipur.

 

Voir tous les renseignements sur le site de Nadine Le Prince : http://www.cultural-centre.com/index.swf

 

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Commentaires : 2
  • #1

    FASAN Claudine (jeudi, 05 février 2015 15:29)

    Bonjour,
    J'ai suivi récemment une émission sur Thalassa dans le cadre d'Echappées Belles sur le Radjhastan et me suis permis de naviguer sur Google.
    Magnifique !
    Votre démarche, à aller au plus près de paysages envoûtants, aimés et les retranscrire par la peinture correspond à ma concerption artistique et philosophique.
    Comment communiquer sans vous ennuyer.
    Merci par avance pour votre attention.
    Claudine Fasan

  • #2

    Maia Alonso (vendredi, 06 février 2015 00:05)

    Votre message s'adresse à Nadine Le Prince. Elle a un site. http://nadine-leprince.com/
    Peut-être parviendrez-vous ainsi à la joindre. Je l'ai rencontré une fois à Paris et j’ai réalisé ce reportage sur cette femme exceptionnelle avec beaucoup de plaisir. Cordialement à vous Claudine.