Rencontre, ... Nadine Leprince, peintre du trompe l'oeil

La peinture, c’est l’élévation de l’esprit, la liberté, la conception des choses, une poésie silencieuse... (Nadine Leprince)

Photo M Alonso
Nadine Leprince chez elle à Paris

Nadine Le Prince, artiste peintre, obéit à une exigence sans faille : dévoiler la beauté magique de notre univers quotidien, dans un esprit de transcendance.

D'un immeuble de la rue de Fleurus, Paris-6e, émane une aura particulière. Au fond de la cour intérieure, la façade du bâtiment est envahie de plantes exotiques. On a quitté l’effervescence de la vie parisienne pour accéder au petit royaume indien de Nadine Le Prince. Son accueil est chaleureux et elle mentionne avec un évident plaisir :

- L’entrée juste à côté, c’était l’atelier-salon de Gertrude Stein¹ qui y a reçu l’avant-garde artistique du monde entier : Ernest Hemingway, Scott Fitzgerald mais aussi Picasso, Braque, Matisse et bien d’autres … 

Un voisinage posthume qui l’enchante et on la comprend. La chanson le dit : "longtemps après qu’ils aient disparu, l’âme des poètes court encore dans les rues..."

Nadine Le Prince, de longs cheveux blonds, une silhouette fluide, m’ouvre sa demeure. J’accède à un univers totalement dépaysant. Le rez-de-chaussée où se trouvent un petit salon et son atelier de peintre, regorge d’objets et décorations ramenés de ses séjours en Inde  où elle vit en alternance avec la rue de Fleurus. Des fresques murales évoquant l’Inde accompagnent la volée d’escaliers conduisant aux étages. Lumière tamisée, atmosphère feutrée, il plane comme un parfum de mystère qui sied à ravir à mon hôtesse. Je comprends très vite qu’ici le temps est aboli. Nadine Le Prince fait revivre les vieilles pierres de la grande demeure :

©Nadine Leprince
Third eye, 81 x 100 oil canvas

Quatre générations m’ont précédée, rue de Fleurus. Les Le Prince ce sont souvent distingués dans le milieu artistique, au moins dès le XVIe siècle où un de mes ancêtres, Engrand Le Prince, était maître verrier. On lui doit les vitraux de la cathédrale de Beauvais. Toute une dynastie familiale allait lui succéder. C’était une corporation. 

Puis, elle évoque avec familiarité le destin du peintre Jean-Baptiste Le Prince, qui avec son frère musicien, va s’établir à la cour de la Grande Catherine de Russie. On trouve des œuvres du peintre au musée de Saint-Pétersbourg. Il a marqué son temps en perfectionnant la technique de l’aquatinte. Et puis il y a eu ce personnage mystérieux lui aussi, Louis Aimé Augustin Le Prince qui a fait l’objet d’un téléfilm réalisé par les Américains :

- Il a inventé la caméra et le premier court-métrage cinématographique connu. Il avait épousé une anglaise et tous deux étaient partis vivre aux Etats-Unis. C’est là qu’il mit au point cette caméra, d’abord à neuf objectifs, puis à trois. Le plastique n’existant pas, il utilise une sorte de celluloïde et place chaque image du film dans un petit châssis de bois… Revenu à Metz pour une question d’héritage, on perd sa trace. C’était en 1890. Curieusement, quelque temps après, Edison dépose un brevet et s’autoproclame l’inventeur du cinéma ! Le fils d’Augustin reconnaît l’invention de son père dont il a tous les documents. Il porte plainte mais se fait assassiner peu après au coin d’une rue.…

Et elle ajoute, comme incidemment :

-  Mon fils, Joël Cadiou, est photographe…

Originaux, créatifs, innovants, les ancêtres de Nadine Le Prince lui ont laissé une empreinte de fierté et d’appartenance forte à ses racines. Elle sourit. Tout est tissé, la trame est, pour elle, limpide. Elle fait partie d’un univers, d’une destinée. Comme les vies qu’elle évoque, Nadine Le Prince est hors le temps.

 

Honni était le figuratif

©Nadine Leprince
Drawing elephant working 23 x 17

- Quant à moi, je suis née avec des pinceaux dans la main. J’ai toujours été étonnée de voir des gens qui ne savaient pas ce qu’il voulait faire dans la vie. Petite déjà je disais que je serais peintre et je savais que ce ne serait pas facile.

Nadine s’adonne très tôt à la peinture à l’huile, peignant des natures mortes, des paysages et des portraits de son entourage. Elle expose pour la première fois dans un Salon à 17 ans et rejoint, encore adolescente, le groupe des Peintres de la Réalité. Elle évoque le terrorisme intellectuel qui régnait du temps de ses études d’art :

- On devait obligatoirement faire de l’abstrait, c’était cela l’art officiel, sinon on était un arriéré mental. Interdiction de faire du figuratif ! Il fallait passer les examens. J’ai donc écouté ce qu’on m’a dit. C’était pesant pour moi, cela me révoltait. C’est ce qui explique que je sois allée dans la direction la plus opposée qui soit : le trompe-l’œil.

Très tôt, Nadine Le Prince se révèle une femme de défi.

- J’adorais dessiner. On pouvait très bien s’exprimer par la figuration. Le fait que ce soit «  interdit » m’a motivée. Mais j’ai beaucoup souffert de ce choix. Dès que je voulais exposer, cela arrivait parce qu’il y avait quand même une clientèle et les marchands de tableaux le savaient, la presse m’ignorait. Ou on ne me recevait pas : au téléphone on me demandait si j’étais figuratif ou abstrait et à ma réponse on me raccrochait au nez. Alors c’est vrai, j’ai eu un mouvement de révolte, et puis je suis devenue plus philosophe. Heureusement depuis, cet ostracisme s’est dilué. On a toujours quand même un art officiel, et cela seulement en France, - je le ressens d’autant plus depuis que j’habite en Inde - … Il n’y a qu’en France (et en Russie) qu’il y a un ministère de la culture ! 

Reine de la matière vivante

photo Maïa Alonso
Nadine Leprince, grâce et maitrise

Sa voix est douce, chaude, sans une ombre d’amertume qui se concevrait légitimement quand on visite son atelier, véritable antre d’une grande voyageuse, ou si l’on feuillette le très bel ouvrage qui lui a été consacré (« Le Prince », Opéra Gallery, Paris) dans lequel l’écrivain Paul Guth a écrit : Nadine atteint des hauteurs et des profondeurs qui touchent, au sublime. Avec une maîtrise absolue, une virtuosité infaillible, la rigueur inflexible du tireur d’élite faisant mouche à tous coups.

Et, en même temps, une grâce, une tendresse souveraines, émanations d’une féminité splendide. Il faut le dire : Nadine est très belle. Comme tous les grands peintres, en, peignant elle fait son propre portrait.

Entre autres extraordinaires vertus, saluons la reine de la matière vivante, dans tous ses états : papiers, cartons, verres, matières plastiques, ficelles... Et quel peintre des tissus, de toutes sortes : soyeux, lustrés, vibrants, profonds !

Peindre et voyager, ses deux passions

©Nadine Leprince
Drawing The truck , 32,5 x 25

Nadine Le Prince a conquis le privilège d’associer et de vivre ses deux passions en même temps.

- J’ai pris l’habitude de tenir mon journal de voyage. J’y décris ce que je vois, je fais des croquis que je reprends ensuite en atelier, à l’huile et grand format. Des croquis rapides, des encres. Cette forme, c’est un peu ma récréation. Mes grands formats, en atelier, je peux y passer cinq mois. J’aime peindre de grandes toiles. J’ai fait des peintures murales pour la Ville de Paris. Mais je dois me refreiner car pour les transporter…

Nadine s’est mariée très jeune. Son beau-père, Henri Cadiou², est le fondateur du mouvement   Trompe-l’œil/ Réalité. Nadine en fera partie, exposant un peu partout à travers le monde.

Et puis j’ai divorcé… Et j’ai continué toute seule.

Quand elle parle de la technique du trompe-l’œil, elle s’anime. Il y a un feu sous-jacent qui n’a jamais cessé d’alimenter sa passion.

Cela nécessite de peindre grandeur nature, d’essayer de rendre les trois dimensions. J’ai très vite été intéressée par une technique très élaborée. C’est un vrai métier. Le trompe-l’œil couvre une grande partie de l’histoire de l’art, depuis les Grecs jusqu’aux abords du XXe siècle. Les sujets étaient représentatifs de leur époque. Et ça m’a plu, alors qu’on ne parlait plus que d’art abstrait, de reprendre une technique extrêmement fouillée et difficile, avec des sujets d’aujourd’hui. La peinture est un ensemble d’éléments composés sur une surface extérieure, dont le concept est une nécessité intérieure. C’est une forme de communication des idées et des sentiments. L’œuvre d’art qui nait de l’artiste va ensuite lui échapper, prendre son autonomie et mener une vie matérielle, animée d’une force spirituelle.

Tout en m’exposant sa démarche artistique, elle m’entraîne dans la pièce suivante, son atelier, une vaste salle à plafonds hauts, éclairée par une large baie et des spots diffusant une lumière indirecte. Ce n’est pas un atelier comme on l’entend habituellement ; il porte la spécificité de Nadine Le Prince, surchargé d’objets hétéroclites, de meubles en bois massifs, ouvragés dont certains proviennent de l’Inde. Et partout, des toiles, de grandes toiles qui captent mes regards, exercent une fascination. Je me croirais dans un roman de Jules Verne ! Nadine contemple ses œuvres avec tendresse.

- Le trompe-l’œil est pour moi une sorte de défi pour donner une illusion en trois dimensions dans un climat qui m’est propre, une perspective du réel vers l’imaginaire. Il ne s’agit pas d’un exercice de style, mais d’une remise en ordre de la réalité selon une appréciation subjective. Je ne cherche pas à reproduire l’apparence, mais à me diriger au-delà...

Comme c’est une peinture extrêmement travaillée qui demande beaucoup de temps, beaucoup d’observation, je choisis toujours de mettre en scène des objets qui n’ont pas de valeur, que personne ne regarderait si je n’en faisais pas une mise en scène, en accordant une grande importance aux jeux de lumière et d’ombre… une belle lumière peut transcender n’importe quelle chose banale. Et c’est un vrai plaisir. Par exemple j’ai toujours aimé les emballages. C’est en observant au moment de Noël, quand on ouvre les cadeaux en famille, tous ces beaux papiers que l’on déchire, que j’ai choisi d’en faire une peinture. La valeur arrive par la composition, le jeu des couleurs etc.

Elle déplore quand l’art est convenu, sérieux : on ne doit surtout pas sourire ! 

- Mon idée, dans la peinture, c’est d’essayer de faire plaisir. Alors, la peinture misérabiliste, non. On écrit sur la misère pour la dénoncer, mais lapeindre, non. Il faut faire rêver. Quand je voyage, je montre ce qui m’a fait rêver. J’aime aussi exprimer des symboles. Ils seront perçus ou pas, ce n’est pas important mais ce n’est pas parce que l’on fait du figuratif qu’on ne réfléchit pas. La réalité dépasse la fiction et dans le figuratif on peut suggérer des idées, les exprimer de façon symbolique. Voyez-vous, la peinture c’est une proposition pour celui qui la regarde. Il y a des gens qui m’expliquent ma peinture comme je ne l’avais pas imaginée, et je trouve cela merveilleux. Dès l’instant où ça ouvre des portes, c’est cela l’essentiel… 

Ses sujets : le théâtre, ses coulisses et ses accessoires où les masques renvoient au double « je », à l'absence de l'être, de temps. La lumière omniprésente, violente ou diffuse, cisèle la forme en la précisant, joue avec l'ombre, anime les compositions et révèle le goût de l'artiste pour le rendu vivant des matières.

©Nadine Leprince
watercolor beach game a little 56 x38,5

Nadine Le Prince a conquis le privilège d’associer et de vivre ses deux passions en même temps.

- J’ai pris l’habitude de tenir mon journal de voyage. J’y décris ce que je vois, je fais des croquis que je reprends ensuite en atelier, à l’huile et grand format. Des croquis rapides, des encres. Cette forme, c’est un peu ma récréation. Mes grands formats, en atelier, je peux y passer cinq mois. J’aime peindre de grandes toiles. J’ai fait des peintures murales pour la Ville de Paris. Mais je dois me refreiner car pour les transporter…

Nadine s’est mariée très jeune. Son beau-père, Henri Cadiou², est le fondateur du mouvement  Trompe-l’œil/ Réalité. Nadine en fera partie, exposant un peu partout à travers le monde.

Et puis j’ai divorcé… Et j’ai continué toute seule.

Quand elle parle de la technique du trompe-l’œil, elle s’anime. Il y a un feu sous-jacent qui n’a jamais cessé d’alimenter sa passion.

Cela nécessite de peindre grandeur nature, d’essayer de rendre les trois dimensions. J’ai très vite été intéressée par une technique très élaborée. C’est un vrai métier. Le trompe-l’œil couvre une grande partie de l’histoire de l’art, depuis les Grecs jusqu’aux abords du XXe siècle. Les sujets étaient représentatifs de leur époque. Et ça m’a plu, alors qu’on ne parlait plus que d’art abstrait, de reprendre une technique extrêmement fouillée et difficile, avec des sujets d’aujourd’hui. La peinture est un ensemble d’éléments composés sur une surface extérieure, dont le concept est une nécessité intérieure. C’est une forme de communication des idées et des sentiments. L’œuvre d’art qui nait de l’artiste va ensuite lui échapper, prendre son autonomie et mener une vie matérielle, animée d’une force spirituelle.

Tout en m’exposant sa démarche artistique, elle m’entraîne dans la pièce suivante, son atelier, une vaste salle à plafonds hauts, éclairée par une large baie et des spots diffusant une lumière indirecte. Ce n’est pas un atelier comme on l’entend habituellement ; il porte la spécificité de Nadine Le Prince, surchargé d’objets hétéroclites, de meubles en bois massifs, ouvragés dont certains proviennent de l’Inde. Et partout, des toiles, de grandes toiles qui captent mes regards, exercent une fascination. Je me croirais dans un roman de Jules Verne ! Nadine contemple ses œuvres avec tendresse.

- Le trompe-l’œil est pour moi une sorte de défi pour donner une illusion en trois dimensions dans un climat qui m’est propre, une perspective du réel vers l’imaginaire. Il ne s’agit pas d’un exercice de style, mais d’une remise en ordre de la réalité selon une appréciation subjective. Je ne cherche pas à reproduire l’apparence, mais à me diriger au-delà...

Comme c’est une peinture extrêmement travaillée qui demande beaucoup de temps, beaucoup d’observation, je choisis toujours de mettre en scène des objets qui n’ont pas de valeur, que personne ne regarderait si je n’en faisais pas une mise en scène, en accordant une grande importance aux jeux de lumière et d’ombre… une belle lumière peut transcender n’importe quelle chose banale. Et c’est un vrai plaisir. Par exemple j’ai toujours aimé les emballages. C’est en observant au moment de Noël, quand on ouvre les cadeaux en famille, tous ces beaux papiers que l’on déchire, que j’ai choisi d’en faire une peinture. La valeur arrive par la composition, le jeu des couleurs etc.

Elle déplore quand l’art est convenu, sérieux : on ne doit surtout pas sourire ! 

- Mon idée, dans la peinture, c’est d’essayer de faire plaisir. Alors, la peinture misérabiliste, non. On écrit sur la misère pour la dénoncer, mais lapeindre, non. Il faut faire rêver. Quand je voyage, je montre ce qui m’a fait rêver. J’aime aussi exprimer des symboles. Ils seront perçus ou pas, ce n’est pas important mais ce n’est pas parce que l’on fait du figuratif qu’on ne réfléchit pas. La réalité dépasse la fiction et dans le figuratif on peut suggérer des idées, les exprimer de façon symbolique. Voyez-vous, la peinture c’est une proposition pour celui qui la regarde. Il y a des gens qui m’expliquent ma peinture comme je ne l’avais pas imaginée, et je trouve cela merveilleux. Dès l’instant où ça ouvre des portes, c’est cela l’essentiel… 

Ses sujets : le théâtre, ses coulisses et ses accessoires où les masques renvoient au double « je », à l'absence de l'être, de temps. La lumière omniprésente, violente ou diffuse, cisèle la forme en la précisant, joue avec l'ombre, anime les compositions et révèle le goût de l'artiste pour le rendu vivant des matières.

Sa démarche artistique

Par la peinture, j’ai l’impression de faire quelque chose qui en vaut la peine, je pars hors du temps je me fabrique ma réalité, des questions, donc beaucoup d’incertitudes jusqu’à l’angoisse, qui échappent à ma volonté et sont conduites par la passion.

Ma réalité apparente est une interrogation, elle nécessite une seconde lecture, c’est une proposition d’émotions ou de réflexions livrées à l’appréciation de celui qui regarde. C’est le contenu de mon imaginaire, restitué par mes intentions. Je projette dans les formes mes sentiments, mes idées, les images mentales qui m’habitent. L’art fait rêver, l’irréel de rêves est plus réel que le réel des choses.

Le masque figuratif empêche en grande partie de comprendre l’idée aux yeux du public, qui voit une " image" ; je ne cherche pas à peindre la chose, mais l’effet qu’elle produit en mettant à jour ce que les spectateurs ne peuvent pas voir.

La mise en place d’un objet ancien dans mes compositions est le retour de quelque chose qui a déjà eu lieu, travail dans le temps et sur le temps, de la matière et de l’action du temps sur la matière.

Mes peintures à l’huile réalisées à l’atelier, le sont toujours d’après un modèle que je mets en scène en tenant compte de l’éclairage. Des dessins, des esquisses préparatoires permettent de réfléchir au concept et lorsque je prends mes pinceaux, j’ai déjà fait une grande partie du travail.

L’image n’est pas une limite, l’achèvement pour ne pas être une déception sera le résultat d’une passion qui permet de vaincre la douleur, la fatigue mentale, spirituelle et physique occasionnée par la recherche et la réalisation d’une technique que je tente de pousser à mon maximum. Le but est une proposition à la réflexion et d’émettre des vibrations qui seront interceptées par diverses sensibilités. La technique doit être au service de la pensée.

Dans mes natures mortes et trompe l’œil, l’objet perd son signifié pour acquérir un sens. Prise de conscience de la réalité menant à la simultanéité d’impression contradictoires : le réel et le virtuel, le passage à l’illusoire. Cette façon de peindre doit être vigoureuse, sculpturale, elle est une remise en ordre de la réalité selon une appréciation subjective…

©Propos recueillis par Maïa Alonso

 

Cet article a été publié dans Nananews  en janvier 2012

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