Noëlle Châtelet

"Je suis un écrivain militant"

Lors d’un de mes séjours parisien, en novembre 2007, j’ai eu l’occasion de rencontrer l’écrivain Noëlle Chatelet. D'entrée, elle me précisait qu'elle n'aimait pas du tout que l'on féminise le mot "écrivain" alors qu'elle se revendique féministe. Et d'ajouter : "Je suis un écrivain militant."

 

Nous avons évoqué un de ses livres qui m’avait bouleversée lors de sa parution en 2007 par sa dimension terriblement humaine : « Le baiser d’Isabelle » (Seuil). Elle y conte l’extraordinaire aventure de la première greffe du visage d’une jeune femme horriblement défigurée par son chien qui avait voulu la réveiller pour l’alerter d’un incendie à son domicile.

 

J'ai gardé sous le ocude cet entretien et pouis je l'aipublié en février 2012, dans le webmag Nananews. Entretien qu eje reproduis ici, au moment où je lis son récent ouvrage "Madame Georges" (Seuil, 2013).

Le 27 novembre 2005, la première greffe mondiale du visage est réalisée à Amiens sur Isabelle D. À partir des entretiens avec les équipes médicales, et surtout, grâce à la confiance qui la lie à la patiente, Noëlle Chatelet reconstitue cette odyssée des temps modernes, depuis l’accident jusqu’au 6 février 2006 où le monde entier, bouleversé, découvre le nouveau visage d’Isabelle.

Noëlle Chatelet m’a reçue dans son appartement à deux pas de la rue des Martyrs, quartier où d’autres amis du monde littéraire communs, ainsi Dominique Desanti ou René de Obaldia, résident ou ont résidé.

Dans ce cadre où tout respire l’élégance et le raffinement, où il semble que soudain le temps se repose, Noëlle Chatelet est majestueusement belle, avec son visage parfait de madone couronnée de sa crinière de lionne :

 

 «  Le baiser d’Isabelle, j’ai eu envie d’écrire dessus car c’est l’un des sujets les plus marquants de ces derniers temps pour les français. Ça prouve l’intérêt légitime du sujet. Il y a eu sur et sous information ! On a entendu parler d’avantage des polémiques que de la prouesse médicale. »

Simple, bienveillante, elle poursuit son récit :

 

« Je voulais déjà écrire quelque chose autour de la greffe des deux mains (Le 13 janvier 2000, la direction des Hospices civils de Lyon annonçait qu'une équipe chirurgicale internationale dirigée par le professeur Jean-Michel Dubernard avait tenté une greffe bilatérale de mains, une première chirurgicale mondiale pratiquée chez un homme de 33 ans, dont les mains avaient été amputées quatre ans auparavant à la suite de l'explosion d'une fusée artisanale. ndlr). A cette époque, je faisais un documentaire sur la greffe des organes avec Anne Andreu  (passé sur France 2) « A cœur battant », conçu pour répondre à toutes les questions qui hantent les gens. Un sujet sur lequel plane l’inquiétude, les interrogations, la suspicion, le mythe de Frankenstein… Ca fait peur. »

Sommes-nous réellement éloignées  de La Dame en Bleu ou de La Femme Coquelicot, deux de ses romans ? N’y traitait-elle pas déjà de la métamorphose ? A travers ses livres, on la sent fascinée par ces frôlements d’âmes qui glissent l’une dans l’autre, de personnalités, de vies. Entre des personnes rencontrées et devenues personnages par la magie de ses mots, mais aussi entre ses personnages et elle-même, et dans  Le baiser d’Isabelle, entre la donneuse et la greffée dont Noëlle Chatelet a su épouser les moindres tressaillements. Elle s’est montré toute antenne dehors pour capter et communiquer l’ineffable. Et pour remettre les choses à leur place : « C’est bien d’une personne qu’il s’agit en effet ».

 

« J’ai fait une thèse  sur le rapport du corps avec l’alimentation. Un sujet qui inquiète. Mais c’est une question qu’on n’a pas trop envie de se poser car cela renvoie à la mort. J’aborde ce sujet dans  La dernière leçon (Noëlle Châtelet y raconte la mort, choisie et annoncée, de sa mère, ndlr). J’ai tenté à travers un récit de mettre de la sérénité et de la paix dans un sujet qui soulève l’angoisse, l’inquiétude. Je me suis alors mise en relation  avec le Pr Bernard pour la greffe mais j’ai été interrompue par le geste de  ma mère. Par la suite, j’ai pris deux ans pour accompagner ce livre en librairies, médiathèques pour entrer en dialogue avec les lecteurs. On n’écrit pas un tel livre comme ça, en disant au lecteur : débrouillez vous. L’accompagnement du livre fait partie du livre. J’accompagne très souvent mes livres car ils posent tous des questions. Ils portent un message destiné à réveiller de la torpeur confortable.  Je suis un écrivain militant. »

En 1985, elle perd son époux, François Chatelet pour qui elle eut une folle passion alors qu’il était son professeur à hypokhâgne. Quelque chose du philosophe persiste dans la pièce où il avait son fauteuil. Où il a toujours son fauteuil.

 

  « J’ai vécu 21 ans avec François Chatelet. C’était un philosophe socratique. Je poursuis en quelque sorte son travail dans un tout autre registre. Je reste à l’école des lumières. Ils sont toujours mes maîtres. Je relis Candide. J’ai été d’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, le « candide » dans une émission télévisée. C’est une posture d’attente et de compréhension par l’empathie : l’angélisme, arme de persuasion et de lumière. »

Une odyssée sans pareille

Noëlle Chatelet poursuit :

«  Avec cette histoire de greffe du visage j’avais tant de questions ! Comment m’approcher le plus possible de cette aventure et la rendre en partage ? Je ne conçois pas un livre (j’ai été trente-sept ans universitaire) qui n’ait pas comme exigence de l’ordre, de la transmission et du  partage. Force et limite de mon travail. Les philosophes des lumières ont inventé le conte philosophique. On y apprend dans le ludisme et le plus important, les personnages vivent à travers leurs aventures quelque chose d’initiatique. Initiation plutôt irréaliste, drôle et formidablement subversive. Volonté de déranger, une subversion pas une provocation. Une volonté d’alerter. Le plus grand livre sur l’intolérance, c’est le conte de Candide. »

NOëlle Châtelet lors de notre entretien - Ph. M.A.
NOëlle Châtelet lors de notre entretien - Ph. M.A.

Elle revient à son livre La dernière leçon :

«  Je me suis rendue compte de l’efficacité de ce livre pour se poser la question de la mort choisie. Les écrivains sont à une place privilégiée pour participer à la connaissance des choses et des gens. J’ai grand plaisir à le faire. On trouve dans  Le sourire d’Isabelle  la métaphore du bateau : on était tous sur le même bateau, sur des mers inconnues. Visage de proue, mi–femme, mi-chimère, et dieu sait si elle (Isabelle) l’a porté, ce bateau ! Cinquante personnes. L’homme, derrière la blouse blanche. Questions d’ordre philosophique, psychologique,  éthique, médical. J’ai choisi qu’elles surgissent à travers le travail de chacun, leurs interrogations. Au moment où ça  doit venir. C’est comme une leçon. Cette forme de roman vrai plutôt qu’un essai, pour toucher. »

Quatre mois avec Isabelle

« J’ai fait la candide auprès de ces quarante-cinq personnes. Un an et demi d’enquête et quatre mois avec Isabelle. Au début, elle n’avait pas envie, se montrait très réticente. J’ai commencé les entretiens dans les deux hôpitaux. J’ai attendu qu’elle décide de me voir. Je l’ai appelée pour la convaincre de l’intérêt du livre. Je lui ai démontré qu’il était important que cette première extraordinaire soit  racontée comme elle a été vécue. Ça l’a d’ailleurs aidée à aller de l’avant. On s’est vues pendant quatre mois. La confiance est née, réciproque et même une amitié. Peu à peu je me suis aperçue que dans ce dialogue, je lui demandais quelque chose de très difficile : revivre ces temps. Elle avait le courage, l’intelligence, c’était une jeune femme sensible à qui il manquait les outils de la réflexion. Je lui ai fait faire un vrai travail d’investigation sur son expérience. J’ai gardé cette petite voix, ce fil rouge, conservant uniquement ce qu’elle a dit. »

 

Noëlle Chatelet se retrouve avec un matériau énorme pour bâtir son récit qui se devait d’être très construit.

 

« J’avais un immense puzzle dont il fallait garder la dramaturgie. Six mois d’attente, et puis la donneuse. Ecriture vérité. Mettre en scène. Ça conduit le lecteur au cœur de cette épopée. Métamorphose, voyage initiatique. Un chemin considérable grâce et à cause de ça. Quand Isabelle l’a lu, elle m’a dit : « j’ai  beaucoup pleuré, beaucoup appris et pour le premier livre que j’ai lu, c’est mon histoire ! » Je me suis très attachée à elle. On se doit de raconter de belles choses et cette histoire-là le méritait. C’est un autre regard sur les dons d’organe.  Un plaidoyer pour cette nécessité, réfléchir à tout ça. J’ai donné mon obole à la médecine. »

Noëlle Châtelet parle souvent du « sentiment d’étrangeté »  déjà abordé dans  La tête en bas (l’hermaphrodite). Deux sexes en un seul être. Ici, deux visages pour un seul être également.  Personnellement, j’ai connu une adolescente complexée qui s’imaginait revêtir le visage de sa sœur quand elle sortait pour oser affronter le regard des autres. Quelle souffrance psychique quand on y pense ! Accepter un autre visage pour mieux s’annuler mais dans le cas d’Isabelle D. c’est pour pouvoir exister. Noëlle Chatelet rend également un hommage magnifique à la donneuse, « sa semblable, si semblable, jusqu’à partager avec elle le rendez-vous inouï de la vie avec la mort » ouvrant « la porte sur l’avenir ».

© Maïa Alonso

Entretien radiophonique

Interview de Noëlle Chatelet sur son dernier roman « Entretien avec le marquis de Sade) chez Plon – (audio)

http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=143895

Note

¹A cœur battant (diffusé le 24 septembre 2009) - Documentaire. Réalisé par Noëlle Châtelet et Anne Andreu. Produit par Kuiv productions. Avec la participation de France 2 et CNC.
Michel, Nelly, Mireille, Franck, Marie, Denis, Isabelle… ils sont quelques-uns parmi les 11 000 patients sur liste d’attente avec lesquels nous avons vécu une partie de l’aventure de la greffe. L’une en attente d’un rein, l’autre d’un cœur, un autre encore d’un foie ou d’un poumon. L’un greffé des mains. L’autre d’un visage. Le film les accompagne dans leur combat contre la maladie. Un combat fait d’attente, d’espoirs et de désespoir. Un combat contre soi-même, aussi. Comment vivre la transplantation ? Dans son corps ? Dans sa tête ?

Courte bio

Noëlle Châtelet est née le 16 octobre 1944 à Meudon. Maître de conférences à l’université Paris V en sciences humaines, elle enseigne la communication dans un DESS. Elle est première vice-présidente de la Société des Gens de Lettres (depuis 2003).

Elle poursuit depuis plus de trente-cinq ans, à travers essais et textes romanesques, une réflexion hors du commun sur le corps. Le Baiser d’Isabelle s’inscrit dans le prolongement de Corps sur mesure, consacré à la chirurgie esthétique. La Dernière Leçon, prix Renaudot des lycéens 2004, a connu un immense succès et est disponible en Points. En 1976, Noëlle Châtelet soutient à l'Université Paris 8 une thèse de 3e cycle de sociologie : Le Corps à corps culinaire : images et institutions.

Elle a été directrice de l'Institut français de Florence de 1989 à 1991. Egalement comédienne dans diverses dramatiques à la télévision et quelques rôles au cinéma dans Baxter,  Vera Baxter de Marguerite Duras (1971), Les autres d'Hugo Santiago (1972), Le diable dans la boite de Pierre Larry (1977) et La banquière de Francis Girod (1980).

Le 12 avril 2009 elle est nommée chevalier de la Légion d'honneur.

Noëlle Chatelet est la soeur (indépendante, dit-elle) de Lionel Jospin, ancien premier ministre.

Son œuvre la plus récente :  Madame Georges, Seuil, 2013

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